Éric Hobsbawm (1917-2012), témoin d’un siècle ténébreux…

Publié le 5 Janvier 2013

La résistance des éditeurs français, seuls parmi les éditeurs des quelque trente pays qui ont traduit L’Age des extrêmes, ne laisse pas d’intriguer. L’auteur de ces pages, mais il n’est pas le seul, en a été assurément surpris. Mes précédents livres ont été, pour la plupart, traduits en français, et certains même ont été dernièrement réédités en poche.

Éric HOBSBAWM, « Préface à l’édition française » de L’Âge des Extrêmes, [1994, anglais], 1999, Éditions Complexe & Le Monde diplomatique, p. 7.

I. Le décès de l’historien britannique le 1er octobre, ne peut que m’attrister. C’était pourtant un chercheur controversé, à tort et à raison d’ailleurs. Tony Judt le notait, sans méchanceté, en 2003 : « Éric Hobsbawm choisit de rester [communiste], et ce choix a entravé ses instincts historiques. » Ma sensibilité de citoyen, politiquement orienté à gauche, réprouve largement la politique de l’Union soviétique tout au long du XXe siècle, comme elle dénonce l’aveuglement des États-Unis, enfermé dans une idéologie qui n’exclut pas de recourir à des extrémités très peu louables. Pour autant, je n’ai pas grand chose contre l’historien Hobsbawm. Je suis favorable à son ouverture d’esprit sur bien des aspects du siècle passé ; siècle qui m’a vu naître presque simultanément avec l’époque par laquelle se clos son livre fameux, L’Âge des extrêmes : la chute du communisme en Europe dans les années 1989/1991. Hobsbawm a aussi des côtés critiquables, presque détestables, comme son manque de recul vis-à-vis des « démocraties socialistes » dans le giron de l’Union soviétique. Il ne renie rien de son engagement communiste et donne même l’impression de dédouaner des régimes dictatoriaux, comme la République démocratique allemande. Le film La vie des autres est une excellente entrée pour comprendre le régime et le fonctionnement de sa police politique, la Stasi. Le réalisateur connaît très bien son sujet et la scène de la fin est de ce point de vue très touchante. Tortures et camps de concentration étaient la triste réalité de cette Union soviétique lointaine, dans laquelle personne n’allait et si quelques uns savaient ce qu’il s’y passait et le dénonçaient, les autres rigolaient doucettement et ces énergumènes passaient pour des fous. Le fait que Hobsbawm ait semblé l’ignorer est pour le moins troublant, le rendant parfois antipathique. Or, il vaut plus que son idéologie, dans laquelle il s’est enfermée, prêchant une lutte contre l’injustice qui s’accordait pourtant mal avec la réalité des régimes qu’il a défendu. Il n’est pas possible de lui reprocher d’être resté fidèle à son engagement car c’est « son XXe siècle » qui a produit cette attitude et, en cela, il a été un séculier, un homme qui a vécu dans son siècle, avec lui, dans une relation parfois fusionnelle que ne cache pas Hobsbawm. Un jeune chercheur comme moi ne doit pas juger l’homme, mais le chercheur et ses résultats.


The Times, mais aussi Le Monde, et surtout Le Monde diplomatique, ont rendu hommage à l’historien. Je me suis centré sur le dernier de ces périodiques. Pourquoi ce choix ? Parce que, avec l’éditeur belge André Versaille, le mensuel français a encouragé et co-édité le gros livre de Hobsbawm, L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991), en 1999. En bon historien, permettez-moi de remettre ce livre dans un contexte historiographique – celui des années 90 – en le comparant avec des penseurs français, cela même qui firent obstruction à la publication du livre… mais nous y reviendrons. Je renvoie donc des ouvrages récent, mais qui sont en fait des anthologies, davantage que des monographies. Ainsi, Penser le XXe siècle, paru chez Robert Laffont dans la collection « Bouquins », qui reprend les écrits de François Furet sur son passé communiste, notamment son maître-livre, Le passé d’une illusion, dont le titre en dit long sur l’esprit de repentance de l’auteur. L’autre auteur français auquel je ferais allusion est Raymond Aron, avec une anthologie de textes, publiée par Perrin, dans la collection « Tempus », sous le titre assez neutre Une histoire du XXe siècle. Aron, au contraire des deux autres – Hobsbawm et Furet, n’a pas connu la chute de l’Union soviétique puisqu’il est mort en 1983. Je pourrais encore citer un autre chercheur français, Tzvetan Todorov, né en Bulgarie, qui a travaillé sur les totalitarismes, dont les textes principaux ont été publiés dans Le siècle des totalitarismes chez Robert Laffont en 2010.

II. Au risque de paraître érudit, au sens le plus péjoratif du terme, celui d’accumulateur de connaissances sans profondeur d’analyse, je vais commencer mon hommage en revenant sur l’avant-propos du livre de Mark Mazower, Le Continent des ténèbres. Une histoire de l’Europe au XXe siècle. Paru quatre ans après le fameux Âge des extrêmes, ce livre est un condensé d’érudition moderne, mettant à mal les intellectuels normaliens d’aujourd’hui. Vous savez, ceux qui se gaussent de dire des choses intelligentes en brassant du vent, mais ne nous égarons pas trop. Allons plutôt voir ce que nous dis Mazower en citant les premières phrases du livre : « On se représente souvent l’Europe comme composée d’États et de peuples déjà anciens ; or, à bien des égards, c’est un continent très récent qui n’a cessé de se réinventer à travers des métamorphoses politiques souvent convulsives. » En est-il de même avec le monde du XXe siècle ? Partir de ce biais pour entrer dans l’oeuvre et la pensée de Hobsbawm est une sorte de facilité dont je conviens. Le monde qu’il nous présente est une sorte de construction cohérente, prise dans une perspective braudélienne, c’est-à-dire en partant de l’économie et de la société, sans négliger pour autant la culture et la politique. Il consacre son chapitre 6 de L’Âge des extrêmes aux arts de 1914 à 1945, le chapitre 11 à la Révolution culturelle, le 17 aux arts après 1950 & le 18 aux sciences naturelles. Mazower s’inscrit à contre-courant de Hobsbawm, mais sur un autre point, en entrant dans un débat constructif qui pourrait paraître un peu dépassé en ce début de XXIe siècle. En effet, l’auteur du Continent des ténèbres avance que « le grand panorama brossé par Éric Hobsbawm dans L’Âge des extrêmes minimise le poids du fascisme et s’attache à ce qu’elle considère comme l’antagonisme fondamental, communisme contre capitalisme. Si j’ai choisi de ne pas faire de même ici, c’est en partie parce que l’impact du communisme sur la démocratie, aussi important qu’il ait été, fut en général moins direct et moins menaçant que le danger représenté par Hitler. »

En fait, le XXe siècle se résume en deux mots : les totalitarismes. Hobsbawm cherche à mettre en avant le paradoxe de ce siècle, c’est-à-dire qu’il a vu se perpétrer les pires crimes et barbaries en même temps que des avancées sociales et humaines considérables – aujourd’hui remises en cause – ont vu le jour en Europe et en Amérique du Nord dans les années 50 & 60. Que faire avec ça lorsque l’on est historien, communiste et cosmopolite ? Ce qu’en a fait Éric Hobsbawm : une œuvre à la fois stimulante et contestable. Il ne faut pas prendre L’Âge des extrêmes pour une histoire marxiste, totalement idéologique et orientée. Hobsbaw n’a pas écrit sa propre vision de l’histoire, même s’il a minimisé l’importance de certains fait, voir rejeter l’évidence. Il n’a pas omis des faits comme pouvait le faire certains historiens communistes, bien qu’il ait refusé d’appeler dictatures les régimes qui méritaient cet épithète, préférant dire « que la possibilité de la dictature est implicite dans tout régime fondé sur un parti unique, indétrônable. » Un tel régime n’étant pas démocratique, sa nature est l’évidence même. Cela en dis long sur le pouvoir d’attraction du Parti communisme au XXe siècle et sur la rhétorique de Hobsbawm, sorte d’aveuglement suicidaire.

III. Il commence son Age des extrêmes par une remarque, en forme de recul conscient des limites de son étude : « on écrit pas sur son temps comme on peut (et doit) écrire sur une période que l’on connaît seulement « de l’extérieur », de deuxième ou de troisième main. » C’est un lieu commun de l’historien. Il apparaît modeste et humble : « Mon savoir n’en est pas moins réduit et parcellaire, rien qu’au regard des normes de l’érudition historique dans le champ de l’histoire contemporaine. » Il est donc réellement conscient de l’approche « personnel » de l’histoire qu’il propose au lecteur : « ce livre repose donc sur des fondements étrangement inégaux. » À la lecture du livre, on peut s’étonner de la vision qu’il a sur son propre travail. Il se voit comme un « spectateur engagé », comme un voyageur dans le temps qui cherche à comprendre ce qu’il voit ou ce qu’il a vécu. Hobsbawm est né en 1917 pour décéder en 2012, à l’âge de 95 ans. Il a perçu son siècle au regard de sa vie. Qui y a-t-il là de fondamentalement choquant ? Par grand chose, car l’historien – je l’ai dis – ne juge pas ce que les autres ont été, mais ce qu’ils ont écrits, ce qu’ils ont pensés, racontés et analysés. Il juge, mais dans le sens du juge d’instruction, de celui qui enquête, qui apporte des éléments au dossier afin de l’étayer. Il juge pour comprendre. Ses idées ne doivent pas transparaître dans sa façon de faire de l’histoire, de l’écrire. Or, il est rare de voir pousser ce principe à son extrémité. Le discours de l’historien, donné à lire, serait fade, empreint d’une froideur et n’aurait pas cet intérêt commun qui fait que nous apprécions cette discipline : le débat d’idées.

L’historien qui refuse de parler et de débattre n’a pas vraiment compris à quoi sert sa discipline. C’est ce débat d’idées qui fait son charme, et c’est pourquoi il trouve agaçant ces intellectuels et ces citoyens lambda qui promeuvent une histoire toute faite, une doxa bien pensante qui fait son retour en France ; ces gens qui restent persuadés que leurs préjugés c’est ça l’histoire et la réalité, la vérité. Tout est unique et presque plus rien n’est pris dans cette belle perspective du débat d’idées. D’une certaine manière, c’est comme si Dieu parlait à ses fidèles. En France, ils sont quelques un a se croire investi d’une mission divine, comme Bernard-Henri Lévy, pour ne citer que lui, persuadé d’avoir sauvé la Libye à lui tout seul. C’est un sauveur, un prophète et je n’invente rien puisqu’il se présente comme cela dans un bide monumental. C’est insupportable, pour un historien, que ce genre de personnage public. Si je fais cette digression, c’est pour montrer qu’il en va de même – selon moi – pour le livre de Hobsbawm. Les éditeurs français ont refusés de publier un livre qui allait à contre-courant de la pensée des intellectuels parisiens des années 1990. Ce sectarisme de la « bonne-parole » est affligeant. Émettre des réserves sur un livre est une chose, et c’est même constructif, permettant un débat intelligent. Censurer en est une autre, car c’est cela qui s’est passé et que les chercheurs admettent aujourd’hui à demi-mot.

Pour conclure cet article, je vous renvoie à l’article publié par Le Monde diplomatique, qui est celui écrit par Jean-Louis Robert en 2006, au moment de la parution de Franc-Tireur, l’autobiographie d’Éric Hobsbawm. C’est un genre bien connu des historiens. Il ne fait d’ailleurs pas de doute, écrit Robert, que «Éric Hobsbawm devait donc bien connaître cette façon de faire lorsqu’il a décidé d’écrire Franc-tireur (…). Aussi, pour restituer son itinéraire et ses souvenirs, les mêlent-ils à une analyse du siècle écoulé, contextualisée, critique et remarquablement érudite. » Ce n’est pas une autobiographie intellectuelle, mais bien une sorte de biographie – très personnelle avec ce regard rétrospectif de l’historien – qui nous apparaît fort étrange. De manière prophétique, voici la phrase de conclusion, tirée de la page 21 de L’Âge des extrêmes : « de nos jours, la plupart des jeunes grandissent dans une sorte de présent permanent, sans aucun lien organique avec le passé public des temps dans lesquels ils vivent. »

Rédigé par Simon Levacher

Publié dans #actualité, #historiographie

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