Le "je" dans l'écriture de l'historien.

Publié le 5 Janvier 2013

Christophe Prochasson, dans un article intitulé les Les jeux du « je » (2002), explique qu’en histoire « le « nous » l’emporte sur le « je », comme si le nombre assurait la puissance des majorités et la légitimité de l’institution » (p.212-213). J’ai personnellement fait les frais de cet intempestif usage du « je » dans une copie d’histoire de l’art grec. La note fut de trois sur vingt avec la mention : « copie oiseuse ». Le professeur me fit la remarque, acerbe au premier abord : « À l’agrégation, cela ferait zéro pointé ! » Le but était de me faire réagir, mais j’ai compris qu’il n’était pas permis aux étudiants d’utiliser de manière disproportionnée les « je pense… » ou « je crois… ».
 

« Dès lors, tous les trucages et les détournements sont possibles grâce à ce procédé rhétorique fondamental et que s’empresse d’ailleurs de s’approprier les plus jeunes, soucieux qu’ils sont de se doter d’une légitimité professionnelle. (…) Cette rupture, visant à dissiper toute espèce de familiarité entre l’historien et ce qu’il étudie, est le préalable indispensable à l’élaboration du discours historique au fondement même duquel elle se trouve. »

PROCHASSON, 2002, p.213

Au XIXe siècle, l’école méthodique, Seignobos et Langlois en tête, se refuse à toute apparition du « moi » dans l’écriture historique, sans néanmoins négliger, bien au contraire, la rigueur scientifique dont à hérité l’historien du XXIe siècle. Pour le lycéen que j’ai été, la lecture de la fameuse Introduction aux études historiques (1898) m’a ouvert au métier d’historien, à la critique interne et externe des documents, ainsi qu’à la pluralité des champs historiques. C’est une véritable bible, même si son abord peu paraître un peu abrupt. Je crois qu’un étudiant en histoire se doit d’y jeter au moins un œil avant d’entrer à l’université.

(Source : Wimedia)


Seignobos et Langlois, que citent Prochasson, écrivent cette phrase très vraie : « Il faut lire les travaux des historiens avec les mêmes précautions critiques qu’on lit les documents. » (Introduction…, p.189) Que voilà un conseil maintes fois entendu au cours de mes années de licence. Les Annales vont rompre avec le modèle méthodique en affirmant que l’historien est aussi un auteur, et pas seulement un passeur des savoirs historiques. Seignobos, pour sa part, écrivit beaucoup de manuels scolaires, mettant en pratique sa conception de l’écriture de l’histoire. Bloch, avec Les Rois thaumaturges (1983), a mis la communauté historique des années 20 très mal à l’aise.

Pourquoi ? Prochasson résume bien le changement, montrant que « tout se passe comme si aux yeux de plusieurs critiques, la méthode avait été mise au service d’un auteur, de son projet, de son œuvre, et non pas à celui du développement de la Science anonyme. » (p.214-215). Aujourd’hui, c’est un acquis. L’historien est aussi, et avant tout un auteur, mettant sa plume au service de l’histoire, mais aussi de sa propre manière de concevoir sa discipline. Pour ne citer qu’un exemple, prenons Georges Duby, qui mis admirablement sa plume au service de son cher moyen-âge, tout en gardant cette proximité avec le narrateur – l’auteur, l’historien – faisant parfois part au lecteur de ses doutes et de ses questionnements. Il remet aussi un peu d’humain dans l’histoire, comme le feront beaucoup de ses pairs, tels que Favier et Goubert, remettant notamment la biographie au rang de genre historique à part entière.

Febvre également, et surtout lui, remet un peu d’humain et d’individualité dans son écriture de l’histoire. Son cours d’après guerre – la seconde – au Collège de France, « Honneur et patrie » il tente de rendre leur place aux émotions et aux sentiments. Un autre exemple intéressant de cette volonté de mettre l’historien en son siècle ce sont les Essais d’ego-histoire (1987) dirigés et voulus par Pierre Nora dans lesquels il demande à plusieurs chercheurs de décrire leur parcours professionnel en l’inscrivant dans un parcours de vie plus personnelle. Le terme « ego-histoire » est entré dans le vocabulaire des sciences humaines et sociales depuis lors.

D’une autre manière, un sujet de mémoire, tout autant qu’un sujet de thèse je crois, peut en dire beaucoup sur son auteur. Pour illustrer cela, prenons la célèbre phrase de Marrou : « L’histoire est inséparable de l’historien. » L’historien se doit d’intervenir dans son œuvre et il y intervient, quoi qu’il s’en défende. En effet, le plaisir d’écrire ne peut pas être feint, car il est indispensable de cultiver une langue lisible. Paul Veyne, Georges Duby ou Jean Favier sont de bons écrivains. Il est donc possible de dire que savoir écrire c’est aussi savoir transmettre. J’en suis profondément certain.

Arrive une autre question, qui est celle de l’identification de l’historien à ses personnages. Comme un romancier, il va se lier à des individus, même s’il garde cette distance obligatoire qui donne au récit historique sa scientificité. Cette distance est d’autant plus nécessaire lorsqu’il s’agit d’écrire un mémoire ou une thèse. Le chercheur se retrouve confronté à des personnalités qu’il se doit de restituer dans leur contexte. Être sans concessions et être insensible n’est pas la même chose. L’historien doit être sans concessions parce qu’il se plie aux exigences d’objectivité et d’impartialité. En revanche, sa sensibilité, plus elle est grande, plus elle est profitable au travail historique. Le passé, ce sont des êtres humains qui pensent, parlent, mangent, agissent, etc. C’est une banalité que de le rappeler, mais si on a point cela à l’esprit on n’a rien compris à l’histoire. J’en suis profondément persuadé.

Ma passion pour l’histoire vient de cette identification à deux personnages bien connu : Napoléon et Clovis. Les deux furent des chefs d’État et les deux sont fondateurs d’un empire ou d’un royaume. Ce sont aussi des bons généraux. Si l’historien doit dénoncer les crimes, par exemple ceux de Napoléon, il doit aussi faire son travail en réunissant des documents afin d’écrire l’histoire telle qu’elle transparaît et non telle qu’il l’a ressent. Ma franchise, en sachant cela, est une réelle qualité lorsqu’elle est bien employé car je me montre sans concessions, ne faisant pas beaucoup de diplomatie. Il m’arrive de faire des erreurs, pas consciemment, mais par faute de documentation ou de moyens d’analyse. Cela, c’est une autre affaire. En effet, pourquoi devrait t-on faire preuve de retenue avec des morts ? Je crois qu’il n’est pas vraiment question de retenu, comme certains le pensent, car l’historien, s’il apprécie un personnage plus qu’un autre, ne doit pas pour autant l’épargner. Seulement, l’historien n’est pas non plus accusateur public. Il faut être conciliant et ferme tout à la fois.

Jouer avec les émotions n’est pas le but de l’historien. Ce n’est pas un procureur, mais plutôt un juge d’instruction, chargé de réunir et d’exposer les faits, de mettre des documents à disposition des partis en présence, etc. L’historien enquête, certes, mais il donne aussi son avis au regard du dossier qu’il a constitué sur un sujet. Il n’attaque jamais les personnes, il expose les faits. C’est une nuance des plus importantes pour comprendre le travail de l’historien lorsqu’il doit écrire. Il n’est pas comme les stupides individus qui prétendent faire de l’histoire en mettant les faits au service d’une idéologie. Non ! L’historien peut très bien s’attirer les foudres du public lorsqu’il dit que l’esclavage s’inscrit dans une pratique qui ne met pas en cause le méchant européen qui aurait massacré le gentil africain (j’exagère exprès). Non ! Les Africains pratiquaient l’esclavage en interne, comme les Européens l’ont fait au moyen-âge, et comme les Arabes l’ont également fait bien avant (bien plus que les Européens d’ailleurs).

Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il faut justifier l’esclavage, mais il faut remettre les faits dans leur contexte et affirmer haut et fort que la lecture de l’histoire, par les politiques par exemple, est malheureusement souvent orienté. Pour changer cela, il apparaît à l’historien de son devoir de mettre un peu d’ordre lorsqu’il le peut. Cela agace bon nombre de soit disant intellectuels qui affirment que les universitaires sont des sectaires, spécialistes et refusant tout entrisme dans leur discipline. Certes, cela est possible, mais cela s’explique aussi par les dénaturations de la discipline qui agacent l’historien. Il s’investit, non pas au nom de sa supériorité intellectuelle, mais au nom de la vérité historique qu’il s’agit de rétablir lorsque c’est nécessaire. C’est un bien plus grand idéal que de se magnifier volontairement. Seulement, l’historien publie des articles et des ouvrages en son nom, aussi parce que cela demande beaucoup de travail et qu’il s’agit souvent d’un investissement personnel qu’il est plaisant de voir attribuer car cela est mérité.

Le « je » n’a finalement sa place, non pas dans l’écriture scientifique en elle-même, mais dans l’esprit de l’historien en train d’écrire, et tout l’art consiste à s’insérer dans son récit sans se dévoiler par un pronom trop personnel.

Rédigé par Simon Levacher

Publié dans #histoire, #littérature

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