Réflexions sur l'ascension sociale.

Publié le 5 Janvier 2013

Étant issu d’un milieu modeste (mon père est ouvrier), ce qui m’a valu d’être boursier tout au long de ma scolarité, j’ai eu le loisir de considérer dans les faits ce qu’on désignait sous le vocable d’« ascension sociale », d’en analyser les ressorts et les complexités qui expliquent en partie les difficultés qu’éprouvent à mon sens les classes populaires face à ce phénomène sociologique.


Les facteurs extérieurs sont il est vrai nombreux qui compliquent aisément la tâche aux classes populaires. Citons d’abord la disparité de revenus qui établit de facto une inégalité entre les différentes catégories sociales. Le salaire moyen est, en Haute-Normandie, de 19930 € pour la classe ouvrière, de 25 560 € pour les professions intermédiaires, et de 43120 € pour les cadres et assimilés1, une iniquité qui naturellement complique toute velléité manifestée par une famille modeste désireuse d’envoyer sa progéniture dans l’enseignement supérieur. Une telle disparité de revenus rend aussi plus délicate ce qu’a désigné Pierre Bourdieu sous le vocable de capital culturel (c’est-à-dire diplômes obtenus, et plus largement culture générale), et de capital social (c’est-à-dire les relations, le réseau tissé par le sujet qui peut lui être utile socialement parlant). D’autant que, comme a pu le constater Thomas Piketty dans son « Économie des inégalités »2, les catégories sociales les plus favorisées ont une tendance à la concentration dans quelques écoles cotées, au monopole exercé sur la fine fleur de l’enseignement public, par peur de voir se diluer son hégémonie culturelle3 et sociale. Ces raisons expliquent pour une grande part, naturellement, la fracture sociale qui n’a de cesse de se creuser en France comme ailleurs en Europe. Mais il existe également un facteur interne à la viscosité sociale à laquelle sont confrontés la majeure partie des pays européens, conséquence en grande partie des facteurs économiques précités, de l’inégalité dans la répartition des revenus.


Il y a d’abord la recomposition, le replacement social qu’implique cette ascension. L’« environnement » qui est désormais le mien, surtout depuis mon entrée à l’Université, a considérablement évolué : il n’est plus constitué de l’heureux brassage social qui fut celui que j’ai connu à l’école primaire puis au collège, mais d’une sur-représentation évidente des classes sociales supérieures (enfants de cadres, d’employés), du fait de l’inégalité économique mentionnée plus haut. Elles disposent donc d’habitudes sociales, d’un habitus4 différent de celui qui fut et reste le mien, d’où une certaine difficulté à intégrer les principes qui la régissent, une certaine incompréhension de ces règles qui contribuent parfois à un sentiment d’étrangeté, un certain malaise ; le seul moyen de résoudre cette délicate équation sociale consisterait donc à adopter sans retenue ni réserve les règles de sociabilité qui prévalent dans ces catégories auxquelles mes études m’associent désormais.


Plus facile à dire qu’à faire pourrait-on dire, lorsque se pose avec acuité la délicate question de l’identité sociale, de l’appartenance. Celle-ci occupe une place prépondérante, a fortiori dans des catégories à forte culture identitaire telle que la classe ouvrière dont je suis issu, forgée depuis plus d’un siècle dans l’adhésion massive à la lutte syndicale et à la confrontation politique5 avec les classes sociales supérieures, la bourgeoisie en premier lieu. Or cette identité de classe, basée en grande partie sur le « choc des cultures », est en contradiction flagrante avec l’ascension sociale, nomadisme culturel qui suppose une capacité à encaisser ce « choc culturel », à savoir se replacer dans cet environnement, à réaliser une sorte de syncrétisme culturel qui n’exclut pas l’intégration des préceptes défendus par les adversaires d’hier devenus collègues… D’où l’impression de délaissement, voire de trahison, ressentie tant par le milieu d’origine que le sujet lui-même. Ce changement bouleverse également un autre rapport, micro-sociologique, qui existe dans la cellule familiale : la figure parentale, notamment paternelle, y est héroïsée6. Double parricide donc que l’ascension sociale qui fait du sujet celui qui « tue » son père par et pour l’accumulation des diplômes à laquelle, compte tenu des inégalités économiques auxquelles il avait été confronté dans sa jeunesse, ce dernier n’a pas eu droit, et par l’impression ingrate que ledit sujet donne de progressivement se détacher du milieu social qui a permis sa réussite universitaire… Ce sfumato, ce brouillard qui met en suspens l’identité sociale du sujet (et engendre souvent une « Fatigue d’être soi-même » similaire à celle dont parle Alain Ehrenberg7), induit par le tiraillement perpétuel entre milieu d’origine et milieu d’arrivée potentiel, ce jeu en un mot, en vaut-il seulement la chandelle ? Car une ascension sociale est aussi un pari financièrement risqué. Dans son œuvre, Pierre Bourdieu considérait la réserve qu’émettaient les classes populaires à l’endroit des études universitaires. Trop chères, trop hasardeuses quand la priorité reste d’assurer sinon un certain matelas de sécurité, de se dégager l’horizon fût-ce seulement à court terme, et que l’inégalité sociale dans l’accès aux capitaux économique, culturel et social est sensible dès le lycée et ne donne pas le même confort à tous les points de vue entre les différentes classes socio-professionnelles. La peur du lendemain, la volonté d’éviter tout risque inutile (même si ma famille la ressent bien moins que d’autres) face à l’inégalité criante dans l’accès au sésame que constitue le baccalauréat, est l’une des considérations qui explique aussi la faible représentation de la classe ouvrière dans l’enseignement supérieur. Et ce d’autant que les universités abandonnées par les pouvoirs publics depuis la loi L.R.U. s’efforcent de dégager des recettes et rognent pour ce faire sur les droits d’inscriptions dont le prix est désormais prohibitif.


Peut-on faire bouger les lignes ? Il n’existe de déterminisme que si l’on ne s’attache pas à résoudre les problèmes qui se posent. La solution la plus équitable, la plus juste consisterait dans un véritable programme de gauche promouvant l’égalité et le brassage social : l’État, bien souvent trop timoré, y jouerait un rôle prépondérant. Cela passerait d’abord, comme le propose Thomas Piketty, dans l’imposition d’une carte scolaire par les pouvoirs publics : une telle disposition contribuerait à limiter la disparité dans l’accès aux capitaux sociaux et culturels, à réduire la fracture sociale qui s’étend depuis 1980 pour assurer une véritable égalité des chances, sans que cela soit préjudiciable aux classes supérieures qui verraient leur monopole remis en cause. De même, l’élargissement de l’accès au bourse universitaire et la ré-étatisation des facultés permettraient de dégager l’horizon des classes sociales les plus défavorisées, pouvant même jouer un rôle décisif dans des trajectoires professionnelles brillantes : Jean Jaurès a été boursier au mérite lorsqu’issu d’une famille de la petite bourgeoisie, il entrepris sa thèse sur les origines du socialisme allemand ; Pierre Bérégovoy, seulement titulaire d’un certificat d’études, devait à l’action du C.N.R. le fait d’accéder à la fonction de Premier Ministre. Pierre Bourdieu lui-même est fils d’un ouvrier agricole, et le parangon de la méritocratie et d’une ascension sociale qui de nos jours devient de plus en plus chimérique, un rêve délaissé. Cet élargissement permettrait un brassage social, un renouvellement des élites qui éviterait la sclérose, le manque d’envie et d’idées dont font souvent preuve les politiciens ; il permettrait en outre d’éviter l’isolement de ceux qui, comme moi, ont entrepris des études supérieures, assurant ainsi un confort plus effectif qui éviterait la multiplicité des dilemmes auxquels nous pouvons être soumis. Enfin, le seul et unique instrument de l’égalité reste l’école de la République, face aux écoles privées, onéreuses et dont les établissements sont fréquentés le plus souvent par des enfants de la bourgeoisie : l’abandon de la loi Debré, qui viole délibérément la loi du 9 décembre 1905 relative à la Séparation des Églises et de l’État, donnerait l’occasion de rediriger plusieurs millions d’euros à ce qui est devenu durant 5 ans le paria du service public, une école qui par sa gratuité et ses échanges culturels potentiels porte en elle les racines d’une plus grande justice sociale.


L’actuel gouvernement esquissera-t-il un pas en faveur d’un tel programme ? Il est permis d’en douter : la création de 60 000 postes dans l’Éducation Nationale n’est que poudre aux yeux : elle se fera au détriment des autres services publics, et la pérennisation de ces postes est sujette à caution (ils englobent les professeurs, mais aussi les aides-éducateurs, pour des contrats qui ne seront pas tous à durée indéterminée) ; les écoles privées réclament leur part d’un gâteau que le Ministère de l’Éducation Nationale ne semble pas vouloir leur refuser (Vincent Peillon ne veut pas, selon son propre mot, « rallumer la guerre scolaire »8) ; soucieux de ne pas effrayer une partie de son électorat, socialement frileuse, Jean-Marc Ayrault et son gouvernement ne promouvront probablement quelques mesures symboliques, mais cela restera trop peu…

___ Notes ___

1 Chiffres INSEE, « Salaires annuels moyens selon la région en 2009 » site consulté le 18 juillet 2012 (lien :,http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=99&ref_id=CMRSEF04124).

2 PIKETTY T., « L’économie des inégalités », Paris, La Découverte (Repères. Économie. 216), 2008, 123 pages pour l’édition la plus récente.

3 Un risque que le même Thomas Piketty dément à coup d’analyses sociologiques réalisées aux États-Unis, l’antre de l’économie libérale et de la disparité sociale…

4 Selon le concept cher à Pierre Bourdieu, qui le définit comme les habitudes sociales prises par , leur identité culturelle et quotidienne en somme.

5 A ce titre, et contrairement à l’analyse caricaturale de l’association libérale qu’est « Terra Nova », les ouvriers continuent de voter massivement à gauche ; mon père a voté Front de Gauche au dernières élections, comme tous ses collègues, le plus à droite ayant porté son suffrage sur François Hollande.

6 Et ce souvent à juste titre : mon père travaille jusqu’à 70 heures par semaine ; ma mère n’est pas en reste qui confrontée

7 EHRENBERG A., « La fatigue d’être soi : Dépression et société », Paris, Odile Jacob, 2008, 318 pages.

8 Vincent Peillon, discours du 17 mai 2012.

Rédigé par Colin Marais

Publié dans #sociologie, #actualité

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M
j'ai mis un commentaire sur un autre blog, mais apparemment vous êtes les mêmes auteurs. Un très bon blog, un bon esprit critique et de bons arrticles, continuez comme ça je vous suis<br /> Misstinguette<br /> <br /> univers.misstinguette.overblog.com
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S
Cela est fort possible, nous avons eu un problème informatique avec le précédent.