La légitimation politique par l'art : l'exemple de L' « Enéide ».

Publié le 22 Janvier 2013

Œuvre primordiale du poète latin Virgile (-70 - -19), l' « Énéide » constitue avec l' « Iliade », l' « Odyssée » d'Homère (VIIIème siècle avant Jésus-Christ) la plus importante épopée qui nous soit parvenue de l'antiquité. Un ouvrage à la gloire d’Énée, prince Troyen auquel est attribué la fondation de Rome. Un ouvrage dont l'historiographie récente, essentiellement anglo-saxonne (ainsi J. Thomas) a mis en valeur la fonction symbolique au vu des péripéties affrontées par le héros éponyme (le doute, la joie, le désespoir). Mais à travers l'apparence d'une simple épopée mettant en l'honneur un guerrier issu de l' « Iliade » transpire un autre but : remettre Rome à la place que son rôle politique alors prépondérant semble lui réserver ; légitimer le pouvoir d'Auguste (-63 - 14), alors au pouvoir depuis une dizaine d'année tout au plus, et dont le principat nécessite encore d'être fortifié1. Un rôle politique prépondérant lié à l’œuvre : c'est Auguste qui refuse en -19 la demande posthume faite par Virgile de brûler l'original de l'ouvrage qu'il juge inabouti2, le publiant dans la foulée et en faisant le succès que l'on sait.

 

La légitimation de la domination universelle de Rome :

 

L’œuvre de Virgile est d'abord un long poème destiné à affirmer la prééminence de Rome sur les autres nations, la Grèce, le prestige culturel devant rejaillir sur l'auteur et sur son « bénéficiaire », Auguste.

Dans sa nature même, l' « Énéide » est une œuvre perçue comme une contestation de la prééminence grecque et d'affirmation de la supériorité Romaine. Virgile a un but premier : contester la suprématie acquise par les Hellènes depuis Homère, l'auteur de l' « Iliade » et de l'« Odyssée » en ajoutant à ce duo une épopée qui en soit inspirée mais valorisant le peuple Romain. Comme le relève Sylvie Laigneau dans l'avant-propos de la réédition de l' « Énéide » parue en 2009, Virgile a largement imité le poète de l' « Iliade » et de l' « Odyssée »3, ainsi lorsqu'il recréée une « Odyssée énéique » lorsque Énée passe devant Charybde et Scylla, ou qu'il aborde à l'île des Cyclopes où il recueille Achéménide, un compagnon d'Ulysse oublié par lui (Chant III, v. 576-602)4, ou qu'il aborde à Carthage où la reine Didon tâche vainement de le retenir, comme elle le fait avec Ulysse (Chant IV), ce qui rappelle Calypso retenant Ulysse prisonnier sur son île (Chant I). L'esprit de l'Iliade n'est pas absent : Énée lui-même en est tiré, ainsi lorsqu'il affronte Diomède au Chant V pour protéger le corps de son ami Pandaros. Comme dans l' « Iliade », la guerre est omniprésente, et elle le sera jusqu'à la fin, lorsque Turnus meurt sous les coups d'Énée venu venger Pallas (Chant XII, v. 924-952)5. Mais si l'influence d'Homère est considérable, au point d'avoir valu à Virgile des accusations de plagiat, il s'agit aussi d'une épopée nationale, conçue pour valoriser les ancêtres des Romains, les Troyens : ce qui donne corps à de nombreuses légendes installant Énée sur les rives d'Italie après la guerre de Troie ; ce qui confère aux Romains une antiquité égale à celle envers laquelle les Romains se considérait parfois comme inférieurs, comme le célèbre vers d'Horace (-65 - -8), « La Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur »6 le laisse sourdre. Elle correspond aussi à la stratégie d'Auguste lors de la guerre civile, qui valorise le terreau natif de Rome sur l'Italie, présentant Antoine comme vendu aux Orientaux qu'abhorrent les Romains pour lui déclarer la guerre7. Elle est donc une œuvre « nationaliste », qui s'inspire d'Homère pour prendre son indépendance face à son ombre tutélaire et fournir un poème héroïque dont il rêvait dès la rédaction des « Géorgiques »8.

Mais c'est dans la critique interne que l'on découvre le destin assigné à Rome de dominer les autres puissances, dont les cités grecques. Mais c'est aussi le secours des dieux qui leur fait défaut : le catalogue des malheurs que dresse Diomède est éloquent : il déclare que « l'Atride Ménélas vit en exilé près des lointaines colonnes de Protée et [qu'Ulysse] a vu les Cyclopes de l'Etna », tandis qu'Agamemnon est mort sous les coups d'Egisthe, que Néoptolème a trépassé après son retour en Thessalie (Chant XI, v. 261-265)9. Son malheur se joint à celui de ses compagnons d'armes : car il voit ses compagnons morts, transformés en cygnes, voleter autour de lui transformés en oiseaux, et nombre d'autres « Prodiges effrayants ». Et c'est par leur impiété que les Grecs ont pêché, contrairement aux Troyens qui ont bénéficié au contraire : Diomède déclare qu'il aurait dû s'attendre à ces malheurs puisqu'il avait blessé Vénus (Chant XI, v. 276)10. Son refus est une véritable profession de foi en faveur de la paix : car Diomède, qui a affronté le fils d'Anchise, reconnaît sa valeur qui aurait permis aux Troyens d'envahir la Grèce si deux héros comme lui s'était trouvé dans leurs rangs. Le plus vaillant héros grec après Ajax et Achille refuse donc de combattre celui que les dieux semblent avoir choisi pour leur poulain ; car les Immortels ont choisi leur camp, à l'exception de Junon qui s'acharne contre Énée : ainsi pour Vénus, sa mère toujours présente qui le seconde au cours de la première bataille qui l'oppose aux Rutules, en faisant en sorte que leurs traits ne fassent qu'effleurer son fils chéri sans le toucher (Chant X, v. 302-352)11. Les Troyens, et par extension les Romains (dont Auguste) qui en descendent sont donc les élus des dieux, a contrario des héros Grecs sur lesquels plane la malédiction divine. Outre les Grecs, les dieux ne sont d'aucun secours à la coalition latine qui se dresse contre Énée : ainsi quand la nymphe Juturne essaie vainement d'épauler son frère, qu'elle ne parvient pas cependant à sauver d'Enée (Chant XII, v. 846-896)12. Des difficultés Grecques et Latines qui renvoient à une certaine actualité, de la Grèce surtout, à l'époque Augustéenne : le portrait qu'en dresse Gustav Friedrich.Hetzberg (1826-1907) en 1887 est d'une rare noirceur. Pour lui, qui s'inspire de la « Géographie » de Strabon (le géographe Romain, - 64 - -25, a effectué un voyage sur place en -29) « L’Épire, depuis les temps néfastes de Paul Émile, n'avait pas cessé de dépérir », « Les hauts pays entre la Macédoine, la Thessalie et l’Épire étaient incultes, et le peuple des Dolopes avait à peu près cessé d’exister », la Grèce n'étant qu'un vaste champ de ruine après 50 années de dévastation13. Et la paix apportée par le nouveau César qu'est Auguste est prolifique en bonnes nouvelles : en Achaïe, Patrae est réédifiée par lui qui y installe les vétérans des Xème et XIIIème légions démobilisées, dotée d'un aqueduc aux proportions gigantesques et d'un territoire qui s'étend jusqu'à Calydon ; Plutarque (50-125), rapporte en outre a posteriori qu'Octave, ému par leur misère, « [Parcourt] la Grèce [et] [ouvre] aux Hellènes allâmes et appauvris les magasins remplis par lui et par Antoine »14. Sa clémence s'étend aussi aux spartiates, lesquels ont fourni un contingent pour lutter contre Marc-Antoine et bénéficient désormais de la primauté aux jeux Actiaques organisés pour célébrer la victoire d'Auguste15.

La valorisation d’Énée, la description de son héroïsme correspond d'ailleurs à une volonté de disputer aux Grecs et autres mythes étrangers la « suprématie héroïque » qu'elle a acquise depuis « L'Iliade » et Achille. Vénulus est envoyé à Argyripa afin de requérir l'aide de Diomède, le héros argien qui s'était distingué face aux Romains (Chant VIII, v. 1-101)16. Mais l'espérance des secours tourne court : le fils de Tydée rétorque qu'il ne combattra pas et conseille même aux latins de faire la paix avec les Troyens en arguant du fait qu'ils sont bénis des dieux. il est pourtant, après la mort d'Achille et du grand Ajax, le héros le plus redoutable de l'Iliade (on lui attribue 12 morts, dont Pandaros) que son audace pousse jusqu'à blesser les divinités qui lui sont opposées comme Aphrodite protégeant son fils (Chant V)17, Arès ou Apollon qui doit lui rappeler sa nature divine. Énée brille aussi par les armes que lui offre Vulcain pour combattre les Rutules : un bouclier magnifique sur lequel « Le dieu du feu, qui n'ignorait pas qui n'ignorait pas les oracles et connaissait bien l'avenir, avait gravé l'histoire de l'Italie et le triomphe des Romains » (Chant VIII, v. 572-623)18, où l'on trouve comme décor, entre autres, « Manlius, le gardien du Capitole » (Chant VIII, v. 624-662)19 en haut de la pièce d'orfèvrerie, celui-là même qui défendra la colline face à l'attaque nocturne réalisée par les Grecs en -390. Un tel épisode n'est pas sans rappeler, bien sûr, les armes que forge Héphaïstos pour Achille, dont le fameux bouclier à 5 lames sur lequel le dieu représente, entre autres, « Un pâturage dans une belle vallée, un vaste pacage pour les blanches brebis des étables, des huttes bien couvertes ainsi que des enclos » (Chant XVIII)20. La répétition du bouclier du plus glorieux des héros Grecs, mais en plus sublime encore, mais aussi en plus prestigieux : car c'est bien à la gloire future des Romains, dont celle d'Auguste à Actium (-31) que se réfère Vulcain, qui ajoute à la beauté de l'arme. Mais c'est surtout par son duel final avec Turnus qu'Énée acquièrent une dimension « Achillienne ». Car il rappelle furieusement le combat qui oppose Hector et Achille venu venger Patrocle. Comme lui, Énée poursuit, malgré la flèche qu'il a reçu lors de la précédente bataille, « Le fuyard affolé » qui s'échappe devant lui (Chant VIII, v. 692-740)21 ; Achille fait pour sa part trois fois le tour des remparts d'Ilion, à la poursuite de son adversaire qu'il « [Serre] de près » (Chant XII)22 avant que celui-ci ne se décide à combattre. comme lui, c'est pour venger l'un de ses amis, Pallas, tué par Turnus, que le héros Troyen achève son adversaire, lorsqu'il aperçoit le baudrier dont Turnus avait fait ses dépouilles opimes (Chant XII, v. 924-952)23. Là encore, l'inversion de l' « Iliade » qui tourne en faveur des Troyens est manifeste face à ce nouveau Péléide que semble être Turnus24. Elle fait écho à la supériorité militaire manifestée par Rome sur les Grecs : à Cynoscéphales (-197), la phalange macédonienne est écrasée par les troupes de Flamininus (-228 - -174), qui auraient fait 8000 morts et 5000 prisonniers sur leurs adversaires25 ; à Pydna (-168), Paul Emile anéantit définitivement l'armée macédonienne qui compte après la bataille rien moins que 20 000 morts et 11 000 prisonniers26 ; à Philippes encore, les mercenaires Grecs, au même titre que les mèdes ou les parthes enrôlés dans les légions de Cassius et Brutus, ne peuvent suffire pour inverser la vapeur face à Octave et Antoine27, ce qui renvoie à une certaine actualité augustéenne. Une supériorité matérielle sur leurs adversaires, mais aussi un sentiment de supériorité tout court qui ne se retrouve cependant pas sur le plan culturel. Supériorité militaire effective que se doit de rappeler la littérature. L' « Énéide » répare donc cet impair.

Mais la légitimation de la domination Romaine ne se limite pas à sa confrontation avec l'Achaïe, bien qu'elle soit prépondérante. Dans l' « Énéide », le héros éponyme est marié, ou fréquente pas moins de trois femmes. Il y a d'abord Créuse l'Orientale, qu'Énée recherche vainement dans les ruines de la cité en feu avant que son fantôme ne lui apparaisse pour lui annoncer qu' « Une fortune prospère, un trône, une épouse royale [lui] sont réservés » (Chant II, v. 719-763)28. C'est ensuite Didon que le héros séduit, la reine Didon « Éclatante de beauté » (Chant I, v. 442-478)29 qui s'est enfuie de Tyr après avoir appris que son cher époux Sychée avait été assassiné par son propre frère. Enfin, c'est Lavinia, la fille de Latinus, roi latin, qui lui revient : le père la promet à Énée dès sa première entrevue avec l'ambassade envoyée par le fils d'Anchise pour demander la paix aux indigènes (« J'ai une fille que les oracles issus d'un temple de mon père et nombre de prodiges célestes ne me permettent pas d'unir à époux de notre nation […]. C'est Énée que le destin appelle » ; Chant VII, v. 228-274)30. Et toutes ces unions, sauf la première, sont annoncées ou voulues par les dieux : à la demande de sa mère Vénus, Cupidon, qui s'est métamorphosé en Ascagne, s'attache à effacer le souvenir qu'a laissé Sychée dans la mémoire de Didon afin de faire en sorte qu'elle ne voie plus qu'Énée et fasse tout pour l'aider dans sa mission (Chant I, v. 659-702)31 ; de même pour Lavinia, dont on vient de voir que ce sont les oracles du père de Latinus, Faunus, qui ont annoncé qu'elle épouserait un prince étranger au Latium (Chant VII, v. 228-274)32. La conquête, symbolique, que Rome fait de ces trois femmes représentant trois régions entourant la Méditerranée (l'Orient, l'Afrique et le Latium) sont, comme le note fort justement Sylvie Laigneau, figurent la vocation de Rome à régner sur ces trois mondes33. C'est, d'une certaine manière, la Majestas qui se définit par le sentiment d'appartenance à un peuple élu et appelé à une grande destinée. Or Rome a déjà bien entamé la conquête du bassin méditerranéen lorsque Virgile rédige l' « Énéide » entre -29 et sa mort survenue en -19. Carthage est tombée sous les coups de la République Romaine en -146, la ville étant rasée et son emplacement maudit34 ; la Gaule est conquise par le père adoptif d'Auguste, César, entre -58 et -52. Enfin, la défaite subie à Actium par la flotte de Marc-Antoine (-83 - -30) et de Cléopatre VII (- 69 - -30) le 2 septembre -31, fait de l'Égypte une province appartenant au peuple Romain et sur laquelle sont implantées rien moins que trois légions placées sous les ordres d'un gouverneur équestre ; le trésor revient quant à lui au prince qui trouve là de quoi se refaire après la dureté de la guerre civile35. La métaphore féminine sert donc non seulement à représenter les conquêtes futures du peuple de Rome, mais aussi à les légitimer par le fait qu'elles sont voulues par les dieux.

L' « Énéide » est donc une œuvre de propagande destinée à légitimer le pouvoir qu'exercent les Romains sur le bassin méditerranéen. Elle conteste d'abord la prééminence d'Homère en dressant une épopée augustéenne à même de lui disputer le monopole littéraire dont la Grèce profitait depuis fort longtemps. Elle rappelle la valeur au combat des Troyens, d’Énée surtout, ce qui permet au passage de rappeler la suprématie militaire des Romains qu'Auguste venait encore de démontrer à Actium ; enfin, les conquêtes féminines du fils d'Anchise rappellent le règne de Rome sur la Mare Nostrum, à laquelle Auguste a ajouté une nouvelle pierre en conquérant l’Égypte. Une propagande donc, en faveur de l'Empire dressé par les Romains et sur lesquels règne Auguste, qui n'est pas inférieur à ses prédécesseurs. Mais ce n'est pas la seule légitimation de l'ouvrage...

 

La mention de la guerre avec Carthage, et le « raccord Augustéen » :

 

La légitimation du pouvoir impérial d'Auguste passe aussi par un raccord à l'histoire de Rome, et plus précisément à l'ennemi le plus coriace que les Romains aient connu jusqu'alors, Carthage. Car la mémoire des guerres puniques est encore vivace : en -29, Auguste créée une Colonia Iulia Carthago sur l'emplacement de la colonie de Byrsa, afin de réconcilier Carthaginois et Romains et rétablir la concorde entre les peuples, comme l'objectif qu'il s'est fixé après sa victoire à Actium.

Lorsqu'elle tance Énée qu'elle accuse de l'abandonner lâchement, Didon ne manque pas de lui rappeler que sa colère ne cessera jamais de le poursuivre : ne lui déclare-t-elle pas qu' « Absente, [elle le] poursuivrait armée de sombres torches » (Chant IV, v. 330-372)36, telles les Furies Allecto, Tisiphone et Mégère, et que même la mort ne saurait apaiser la haine qu'elle lui voue (« Quand la froide mort aura séparé mon corps de mon âme, mon ombre sera partout devant toi », Chant IV, v. 330-372)37. Au cours de sa catabase, Énée l'aperçoit et ne peut s'empêcher de laisser couler des larmes, l'apostrophant ainsi : « Malheureuse Didon, la nouvelle était donc vraie : tu n'étais plus et le fer à la main, tu avais pris le parti extrême ! […] Si j'ai quitté tes rivages, reine, c'est malgré toi » (Chant VI, v. 411-446)38 ; malheureusement pour lui, la reine ne l'écoute pas et « Détournant le regard, gardait ses yeux rivés au sol » avant de retrouver son ancien époux Sychée (Chant VI, v. 447-488)39. un sort peu enviable tracé par les dieux : car la reine est le jouet de Vénus qui veut à tout prix s'assurer des bonnes dispositions de l'ancienne Tyrienne et n'hésite pas à lui inspirer une passion malheureuse qui aura raison d'elle (Chant I, v. 659-702)40. Le destin de Didon est donc tracé sans qu'elle puisse rien pour y couper. C'est bien là une métaphore de la lutte à mort qui oppose, principalement lors des deux premières guerres puniques, les troupes d'Hamilcar Barca (-270 - -228) puis d'Hannibal (-247 - -183) aux légions Romaines, une guerre restée dans la mémoire des Romains. Une guerre que les Romains très pieux, remportent et qu'ils attribuent comme leurs autres victoires à la protection divine dont ils semblent pouvoir jouir. Au cours de la Première Guerre punque, champ du cygne d'une cité déjà quasiment vaincue, la bataiille de Drépane voit 8000 marins Romains tués et 20 000 prisonniers lorsque la flotte du consul Claudius Pulcher est prise à revers par les Carthaginois41. Lors de la Deuxième Guerre punique, Rome passe même très près du désastre lorsque les défaites infligées par Hannibal s'accumulent : la bataille du Lac Trasimène, et ses 30 000 morts 42; Cannes, et ses 50 000 tués suite à une manœuvre d'encerclement initiée par Hannibal qui empêche les escadrons Romains de se porter mutuellement secours43. .il faudra l'attitude mesurée de Quinctus Fabius Maximus Verrucosus dit Cunctator (-275 - -203), le « Temporisateur », qui favorise les coups de mains Romains contre leurs adversaires à défaut d'encourager une bataille rangée à laquelle la cité s'adonne traditionnellement, pour redresser la barre44. Mais l'animosité entre Rome et Carthage se manifestera surtout à la chute de la cité assiégée. Les Romains courent de maison en maison, répandant le fer et la flamme dans la ville, et réduisant les survivants, 50 000 personnes, à la servitude45. Seuls un millier d'irréductibles échappera à ce sort funeste en se réfugiant dans la citadelle de la cité, mais ils ne tiendront que peu de temps. La destruction totale de la cité est rapidement consommée : le territoire qui la portait est même considéré sacer, c'est-à-dire qu'il est voué aux gémonies par le vainqueur Scipion Emilien (-185 - -129)46. La légende selon laquelle du sel aurait été déversé sur les terres Carthaginoises a néanmoins été récemment démentie par Hédi Dridi47. Reste que l'opposition de Rome à Carthage est proverbiale, légendaire, même si l'objectif de Virgile est de présenter la bonne volonté d'Énée qui ne veut que la paix avec les Carthaginois, mais est confronté à la dureté de la conduite de Didon, victime des dieux, une situation qui permet de valoriser à la fois les efforts des Romains et de ne pas trop critiquer des Carthaginois victime d'une force qui les dépasse. Tout cela dans le but de restaurer l'entente dans l'Empire. Ce qui n'empêche pas de trouver dans l' « Énéide » certains éléments qui, présentés sous un jour parfois favorable, n'en rappelle pas moins certaines critiques formulées par les Romains contre leurs propres adversaires, qui apparaissent en filigrane.

Car c'est aussi la Punica Fides qui est d'une certaine manière décriée à travers l’œuvre de Virgile. Elle est toute comprise dans l'attitude de Didon, qui utilise maints subterfuges pour retenir auprès d'elle le héros dont elle s'est épris, ainsi lorsqu'elle tente de l'intimider. Didon, qui prétend aussi s'être mariée avec le chef Troyen lors d'une chasse dans les forêts environnant sa cité (Chant IV, v. 133-172)48 ; Didon, dont la ruse a déjà eu raison de Iarbas, roi des libyens, lorsque celui-ci déclare à la reine fuyant Tyr qu'il ne lui attribuera qu'une parcelle couverte par une peau de bœuf, qu'elle et sa sœur Anna découpent en lanière pour agrandir le terrain qui doit leur être alloué (Chant I, v. 356-397)49. Elle rappelle furieusement, bien que présentée sous un jour favorable (elle est victime des dieux, et le but est de restaurer une entente entre Carthage, ou du moins une restauration de l'entente dans l'Empire propre à valoriser l'action d'Auguste), les accusations qui pèsent sur Carthage dans le déclenchement des guerres puniques. Pour la première, Tite-Live, repris par Dion Cassius, considère que les Carthaginois rompent les premiers le gentleman agreement conclu entre Rome et Carthage en -272 lorsque leurs vaisseaux paraissent au large de Tarente en -26450 ; Polybe nie même l'existence d'un tel traité, considérant ce déplacement des vaisseaux Carthaginois comme une agression gratuite. Le siège de Sagonte entamé par Hannibal en -219, qui détermine la deuxième entrée en guerre de Rome contre Carthage, se fait sur la prétendue violation d'un traité signé entre les deux parties à la suite de la Première Guerre punique en -241, qui interdisait à Rome de conclure des alliances au-delà de l'Èbre, mais que la République Romaine prétend n'avoir pas violé, arguant du fait que le fleuve en question n'est pas le bon mais coule au Sud de Sagonte, inversant les rôles pour l'occasion51 ; Hannibal lui-même passe pour un perfide en ne recevant pas l'ambassade Romaine envoyée jusqu'à lui, prétextant un manque de temps52. Le Casus belli choisi par Rome pour la Troisième Guerre punique (-149 - -146) est bien la violation dénoncée par Rome du viol du traité signé entre les deux parties en -201, qui interdisait à la cité d'entamer un conflit sans en référer à son vainqueur ; l'armée de 25 000 hommes levée par Carthage, menée par Hasdrubal le Boétharque (IIème siècle), a beau être écrasée par Massinissa (- 238 - - 148) en -15053, Rome ne pardonne pas cette levée décidée sans son accord, alors que le Sénat avait demandé la dissolution des troupes Carthaginoises trois ans auparavant, et trouvera dans ce manquement à la parole donnée pour engager les hostilités. C'est surtout les auteurs Romains qui popularisent la mauvaise foi présumée des Carthaginois, lorsqu'un Valère Maxime (Ier siècle) cite dans ses « Actions et paroles mémorables » les actions perfides des peuples étrangers, considérant que les Carthaginois en sont « [La] source même » en rappelant notamment qu'ils se débarrassèrent du spartiate Xanthippe (IIIème siècle) qui avait vaincu Régulus en -256 en le précipitant dans la mer au lieu de le ramener chez lui54, opposant par là même la Fides Punica à la Fides Populi Romani, le bon sens que s'auto-attribuent les Romains. Mais le fait que la Fides Punica soit l’œuvre d'une malheureuse femme qui n'est que le jouet des dieux tend à mettre en lumière la « ruse noble » de Didon, abusée par les divinités dont Vénus, plus qu'à la critiquer du moins.

La description que fait Virgile répond aussi aux clichés colportés par les Romains sur Carthage, ou du moins à l'image qu'en ont véhiculé les Romains. Ainsi, elle est extrêmement riche. Le temple que bâtit Didon en l'honneur de Junon est « Immense, tout plein de riches offrandes et de la présence de la déesse. Le seuil, auquel on montait par des degrés, était de bronze ; et contre les jambages de bronze s'appuyaient et roulaient sur leurs gonds des portes de bronze » (Chant I, v. 398-441)55, Énée ne pouvant s'empêcher d'admirer la magnificence de l'édifice. Or la richesse de la ville est une forme de lieu commun dans la critique exercée contre Carthage. Il est vrai que la richesse de la ville est proverbiale, elle qui a construit 300 comptoirs en méditerranée, quand son industrie s'étend à tous les domaines, mais principalement à l'artisanat dans lequel elle excelle. C'est la santé économique retrouvée par la ville après -200, surtout en raison des richesses accumulées par les échanges de poteries avec les commerçants Africains ou bien les exportations de salaisons56 qui pousse, selon Claude Nicolet, Rome à s'ôter un concurrent sérieux dans le contrôle économique du bassin méditerranéen et de l'Afrique du Nord57. C'est déjà cette volonté de s'approprier les richesses de Carthage qui avait mené, du moins en partie, les Romains à engager les hostilités lors de la Première Guerre punique, si l'on s'en tient aux votes des comices réclamant une hausse de la rançon exigée lors des négociations de paix en -24158. Quand Polybe (-208 - - 126) vante les qualités de l'armée Romaine, citoyenne, sur les autres cités du monde méditerranéen59, c'est aussi la supériorité sur une troupe de mercenaires peu concernés par la cause qu'ils sont censés représentés, uniquement attirés par l'appât du gain énorme promis par leurs employeurs, qui apparaît de manière sous-jacente, Polybe rappelant fort bien dans son « Histoire de la République Romaine » les désagréments liés à l'emploi des mercenaires qui se révoltent contre Carthage entre -241 et -238.

L' « Énéide » est donc aussi une œuvre destinée à expliquer la guerre menée par les Romains à Carthage, tout en raccordant l'ascendance d'Auguste à cette grande guerre patriotique, le replaçant au sein de l'histoire Romaine. La reine Didon se considère, au vu de la trahison dont elle s'estime victime, ennemie éternelle d' Énée qu'elle maudit, ce qui fait écho aux guerres puniques, meurtrières et qui font de Carthage la menace peut-être la plus importante qu'ait connu Rome depuis sa fondation ; elle est caractéristique, par sa ruse néanmoins davantage présentée sous le jour favorable d'une malheureuse reine abusée par les dieuxn de la Fides Punica à laquelle les Romains adressent tant de reproches, bien qu'elle soit plus le jouet des dieux, dans un fatum auquel elle ne peut se soustraire, que réellement consciente de ses agissements ; enfin, le royaume qu'elle érige est d'une richesse sans commune mesure, à l'instar de la cité fondée selon la légende par Élissa-Didon, une richesse opposée à la modestie du mode de vie Romain. Mais c'est bien sûr, surtout, la légitimation du pouvoir d'Auguste qui est visée par Virgile...

 

La légitimation du pouvoir impérial tel qu'instauré par Auguste :

 

Car le but principal est bien d'affermir le pouvoir d'Auguste. Tous les éléments, de la mise en valeur du caractère d’Énée à son élection par les dieux, y passent, afin de démontrer que son avènement était prévu de longue date et voulu par les dieux.

Énée est d'abord le prince valeureux par excellence : ainsi lorsque dans Troie en flamme, il veut à plusieurs reprises affronter les Grecs, notamment Néoptolème, déclarant à l'occasion qu' « Ils ne mourront pas tous […] sans vengeance » (Chant II, v. 645-660)60. Cela permet à Virgile d'effacer les soupçons de lâcheté qui pourraient entacher la légende de l'ancêtre d'Auguste en le présentant comme soumis à la volonté divine qu'il ne peut combattre, contre sa volonté, comme le note à juste titre Sylvie Laigneau dans son avant-propos de 200961. On retrouve tout au long de ce chant une pareille volonté de ferrailler, mais aussi tout au long de l'ouvrage, ainsi dans le combat singulier qui l'oppose à Turnus (Chant XII, v. 692 à 952) qu'il poursuit malgré la flèche qu'il a reçu lors de la bataille qui précède ce combat au sommet. De même pour sa Pietas, sa fidélité à la parole donnée aux dieux et son patriotisme : elle l'oblige à délaisser Didon, qu'il aime pourtant, la fidélité à la mission qui lui est confiée (fonder une nouvelle Troie) parlant plus haut que l'amour qu'il porte à la reine Carthaginoise (chant IV, v. 259 à 283)62. Sa Fides prend corps dans la vengeance de Pallas, le fils d'Évandre tué par Turnus (Chant X, v. 427-447)63 qui a fourni un bataillon au héros Troyen ; elle le pousse à occire Turnus, qui réclamait sa grâce à son vainqueur (Chant XII, v. 924-952). Or, ces valeurs forment ce qu'on appelle le Mos Majorum, références ancestrales qui servent de base à la civilisation Romaine. Jules César, l'oncle d'Auguste, utilise habilement le conflit qui l'oppose à Vercingétorix qu'il valorise tant pour son courage que son talent tactique dans sa « Guerre des Gaules » pour asseoir sa légitimité dans le triumvirat qu'il forme avec Pompée (-106 - -48) et Crassus (-115 - -53). Fides a son temple sis non loin de celui de Jupiter Capitolin64, signe de son importance, tandis que Numa Pompilius (-715 - -673) la révérait plus particulièrement65. Le Mos Majorum forme aussi du culte impérial qu'Auguste tâche alors de mettre en place : les blessures qu'il récolte lors de sa campagne en Illyrie lui permettent en partie d'effacer le fait qu'il était malade à Philippes (-42) où il avait acquis peu de gloire militaire comparativement à Marc-Antoine, son principal émule dans sa lutte pour le pouvoir66. C'est même la victoire militaire qui fonde la base du pouvoir impérial, ce qui explique le maintien d'une armée puissante atteignant rien moins que 300 000 hommes. Il est aussi très pieux : la tradition postérieure à Actium (-31), entretenue par la propagande d'Auguste, en fait d'ailleurs l'un des points saillants en sa faveur face à Marc-Antoine, lequel dédaigne les signes avant-coureurs défavorables et est finalement vaincu, tandis qu'Auguste, du fait de sa piété, n'a droit qu'aux présages propices67 ; il érige de surcroît un temple à Apollon après un prodige en -35. Et la fidélité à la parole donnée se manifeste par les dons de terres qu'il fait à ses vétérans après la bataille d'Actium et le suicide de Marc-Antoine et de Cléopâtre VII68. Que son ancêtre, considéré comme étant le prince incontesté,par ses compatriotes, fasse preuve des vertus dont Auguste entend se parer et restaurer dans le cadre de la restauration républicaine qu'il prétend remettre en place entre -28 et -23. Une base forte pour légitimer le pouvoir encore récent de l'ami de Mécène, que l’œuvre de Virgile contribue donc à fortifier.

Mais la guerre à laquelle Énée est confronté, malgré lui, dans le Latium, légitime aussi le pouvoir impérial. Son arrivée est pourtant on ne peut plus pacifique, et répond au canon qu'Auguste veut imposer par son règne, tout autant qu'à la description que fait Virgile du fils de Vénus : il dépêche, on s'en souvient, une ambassade conduite par Ilionée, le plus sage de ses concitoyens, et la demande somme toute modeste. Elle se résume à demander qu' « Un modeste asile pour les dieux de [leur] patrie, un rivage où [ils] vivront inoffensifs » (Chant VII, v. 183-227)69. Pourtant, malgré cette volonté de paix, les évènements s'enchaînent qui conduisent bientôt à la guerre. Amata, la femme de Turnus, est envoûtée par la furie Allecto et presse son mari de refuser Lavinia à Énée, lui préférant Turnus (Chant VII, v. 318-364)70 ; puis elle visite Turnus dans son sommeil, et le songe que le roi de Rutulie fait l'incite à réclamer son dû à Latinus (Chant VII, v. 406-455)71 ; puis c'est une méprise, la mort d'un cerf sacré tué par Ascagne qui ignorait son « statut », qui provoque les hostilités entre les Troyens et les indigènes (Chant VII, v. 456-510)72, dans un retournement de situation comme Virgile sait tant les faire. Résultat des courses ? Toute l'Italie s'arme contre Énée. C'est d'abord Mézence, accompagné de son fils Lausus, bientôt rejoint par Aventinus, le fils d'Hercules (Chant VII, v. 609-646)73, auxquels se joint le fondateur de la cité de Préneste, Caeculus (Chant VII, v. 647-684)74. Messape, en outre, bat en rappel les bataillons fesceniens qu'il commande pour faire la guerre à Énée (Chant VII, v. 647-684)75. Énée se voit donc contraint de déclarer la guerre, et c'est à son grand dam qu'il le fait, comme il l'explique à Évandre auprès duquel il est venu quérir du secours (« Tu vois des Troyens et des armes qui n'en veulent qu'aux Latin : sans pitié pour les exilés, il nous ont poursuivis d'une guerre insolente » ; Chant VIII, v. 70-116)76. Or. Énée parviendra à les vaincre l'un après l'autre : il est pour le coup la matérialisation d'Auguste confronté malgré lui à la guerre civile. Une guerre civile qu'Auguste n'a pas voulu. Une guerre civile qui fait de Turnus l'émule de Marc-Antoine. Comme lui, Turnus est un soldat valeureux, qui « Fait fureur et jette partout le désordre » lorsqu'il assiège le camp Troyen (Chant IX, v. 490-589)77 ; or Marc-Antoine est un soldat valeureux, lieutenant de César dont il a hérité des talents militaires (il est le véritable vainqueur de Philippes)78 ; comme lui, il est impie : il méconnaît les augures envoyés par les dieux, ainsi quand il se méprend en affirmant que l'apparition de leurs proues de vaisseaux aux Troyens annonce un mauvais présage pour eux, leur défaite (Chant IX, v. 71-124)79 ; une impiété qui rappelle furieusement celle dont fait preuve Marc-Antoine à Actium, lorsqu'il ne prête aucune attention aux hirondelles faisant leur nid dans la galère Antonias, sa galère amirale, un présage de défaite80 ; comme lui, enfin, il finit incontestablement vaincu (Chant XII, v. 924-952)81 par un héros qui le surpasse en force et qui est surtout appuyé par les dieux au premier rang desquels figure sa mère, seule Junon refusant de l'aider et se mettant continuellement en travers de sa route.

Mais le moment fort de la légitimation du pouvoir impérial est probablement situé dans le Chant VI de l' « Énéide », le plus célèbre de l'ouvrage. Il contient en effet le récit de la catabase, la descente aux enfers qu'accomplit Énée avec la sibylle de Cumes qu'il est allé consulter pour connaître le nouveau sens à donner à sa quête. Après avoir accompli les rituels que réclament une telle équipée (sacrifice de 4 taureaux noirs consacrés à Hécate, entre autres ; Chant VI, v.175-226), le Troyen pénètre dans les Enfers où il croise Palinure, son pilote tombé accidentellement en mer et péri sans sépulture. Mais la catabase ne lui permet pas d'accéder à la requête de son ancien camarade. Il la réalise en effet pour retrouver son père Anchise, retiré dans les Champs-Élysées où reposent les âmes vertueuses (les ancêtres d'Auguste sont donc vertueux, comme lui) qu'il contemple alors qu'elles s'abreuvent au Léthé qui confère l'oubli et la promesse d'une future vie terrestre aux spectres (Chant VI, v. 640-660). Le voyage souterrain du héros se clôt sur la célèbre liste que le vénérable Anchise fait à Énée des descendants appelés à perpétuer l'honneur et la gloire de la famille. Sont successivement cités, entre autres, « Procas, la gloire de la nation Troyenne »82, « Silvia Aenas, également distingué par sa piété et ses armes » et « L'appui de son aïeul, Romulus »83. Mais surtout, outre le rôle naturellement dévolu au fondateur légendaire de Rome, deux figures sortent du lot : Jules César (-101 - -44) et surtout Auguste (-63 - 14), « Fils d'un dieu [qui] ramènera l'Âge d'Or au Latium, dans ces campagnes où régna jadis Saturne »84. Une fidèle reprise de la propagande augustéenne, qui fait de Jules César, père adoptif de celui qu'on appelait autrefois Octave, l'un des pivots de sa légitimation politique : ce sont ses liens de parenté avec César qui lui permettent, outre les blessures qu'il reçoit en Illyrie en -35 - -34, lui permettent d'acquérir la renommée militaire qui lui manquait85 ; en outre, défenseur des populares dont il avait fait la majeure partie de sa clientèle, César permet, de manière posthume, à son neveu de recueillir le soutien de ce parti si important dans le bras de fer qu'il mène alors avec Pompée (il obtient, au cours de la même période, la sacro-sainteté délivrée par les tribuns de la plèbe86, il allait sous peu s'arroger la puissance tribunicienne ; qui allait devenir l'un des piliers de son pouvoir politique, renouvelée ultérieurement en -18 puis en -13)87 pour se tailler la part du lion dans le second triumvirat. La mention de sa filiation divine fait autant écho au fait qu'il est le fils adoptif de Jules César (-101 - -44), qui prétendait descendre d’Énée et donc de Vénus, que du prodige datant de -35 qui lui fait construire un somptueux temple à Apollon sur la colline du Palatin88, un dieu dont il déclarait être le fils (sa mère l'aurait enfanté lors du sommeil qui la prit dans un temple d'Apollon). De même, la période de paix dont parle Anchise, assimilée au mythique Âge d'Or, renvoie entre autres au rôle que s'ingénie à s'attribuer Auguste après la période troublée qu'avait constitué la fin de la République Romaine et l'intermède oriental d'Antoine, reconnus par les autorités locales d’Égypte comme un grand pacificateur présenté comme « Le dieu César »89 ; les Occidentaux, surtout les Espagnols, agissant de même pour celui qui avait ramené la paix au dedans comme au dehors (Auguste obtient en -20, la restitution des enseignes prises en -53 à Carrhes par les Parthes avec lesquels il a entamé des négociations de paix, une victoire diplomatique retentissante)90.

L’œuvre de Virgile est donc une épopée propre à justifier l'avènement d'Auguste. Elle fait d'abord d’Énée, l'ancêtre d'Auguste qui s'incarne en lui, l'archétype du Romain à la fois fidèle, courageux et dévoué au dieu, tel le canon que s'efforce de mettre en place Auguste après -27 principalement. Une perfection morale à laquelle s'oppose Turnus, métaphore de Marc-Antoine qui ensanglante le Latium et est finalement vaincu par le héros Troyen qui le tue. Mais c'est surtout le récit de la catabase, où Anchise détaille à son fils venu le voir dans les Champs-Élysées, qu'on retrouve une pareille légitimation du pouvoir d'Auguste. Car il y apparaît à la place d'honneur, comme il réapparaîtra d'ailleurs au beau milieu du bouclier que Vulcain forge pour le fils de Vénus, accompagné d'Agrippa vainquant « Antoine, soutenu de ses barbares aux armes bariolées » (Chant VIII, v. 663-688), dans l'un des nombreux augures qui émaillent l'épopée de Virgile et sont censés légitimer a posteriori l'avènement d'Auguste présenté comme inéluctable. Le but principal de l'auteur...

 

Conclusion :

 

L' « Énéide » est donc bien une œuvre de légitimation politique. Elle légitime l'égalité culturelle avec une Grèce qui exerçait une prééminence culturelle ancienne à laquelle les Romains reconnaissent toutefois toujours une primauté certaine, quand l' « Énéide » s'inspire aussi puissamment de l' « Iliade » et l' « Odyssée ». Elle permet, par Énée, de légitimer la domination militaire de Rome que le héros, redoutable guerrier, incarne au plus haut point, tandis que ses conquêtes féminines rassemblent les régions de Méditerranée placées sous l'obédience de Rome, et plus précisément de l'Empire tel que conquis par Auguste. Elle permet de raccrocher Énée, ancêtre des Iulii dont Auguste serait un descendant, au grand mythe national qu'est la lutte avec Carthage par le biais d'une histoire d'amour avec Didon, présentée sous les angles traditionnellement présentés à Rome (la ruse parfois perfide, la richesse), quand l'ancêtre légendaire d'Auguste témoigne d'une grandeur dans l'amour impossible que lui voue la reine, prescience de ce que sera l'attitude d'Auguste après la guerre civile. Enfin, elle légitime bien sûr le pouvoir du princeps, par la valorisation du portrait moral d'Énée, incarnation suprême du Mos Majorum qu'Auguste veut remettre au goût du jour par son principat ; vainqueur magnanime d'une guerre qu'il n'a pas voulu et qu'il remporte pourtant face à un adversaire violent, prescience d'une guerre civile à laquelle Auguste a donné une conclusion victorieuse en battant Marc-Antoine. Enfin, la catabase et le bouclier d’Énée mettent en valeur Auguste lui-même, dont le règne est présenté comme l'apogée de l'Histoire de Rome.

1 Anonyme, « Virgile » in SANGER L., WALES J., « Wikipédia », site créé le 15 janvier 2001 (date de consultation : le 21 janvier 2013 ; lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Virgile).

2 Ibid.

3 VIRGILE, « Énéide », Paris, Le Livre de Poche (Les Classiques de Poche), septembre 2009, page 16.

4 Ibid., page 151.

5 VIRGILE, « Énéide », Paris, Le Livre de Poche (Les Classiques de Poche), septembre 2009, page 507

6 HORACE, « Épîtres », II, I, 156.

7 CHRISTOL M., NONY D., « Rome et son empire », Paris, Hachette Supérieur (HU Histoire), août 2008, page 133.

8 Ibid., page 11.

9 Ibid., page 441.

10 Ibid., page 442.

11 Ibid., page 405.

12 Ibid., page 505.

13 HERZBERG G-F., « Histoire de la Grèce sous la domination des Romains » in SZWAJCER M., « Méditerranée antique », livre numérisé le 21 novembre 2007 (date de consultation : samedi 19 janvier 2013 ; lien : http://www.mediterraneeantique.info/Auteurs/Fichiers/GHI/Hertzberg/Grece_Romains/HG_00.htm).

14 Ibid.

15 Ibid.

16 VIRGILE, « Énéide », Paris, Le Livre de Poche (Les Classiques de Poche), septembre 2009, page 321.

17 HOMERE, « Iliade », Paris, Le Livre de Poche (Les Classiques de Poche), septembre 2008, page 141.

18 VIRGILE, « Énéide », Paris, Le Livre de Poche (Les Classiques de Poche), septembre 2009, page 348.

19 Ibid., page 349.

20 HOMERE, « Iliade », Paris, Le Livre de Poche (les classiques de poche), septembre 2008, page 430.

21 VIRGILE, « Énéide », Paris, Le Livre de poche (Les Classiques de Poche), septembre 2009, page 500.

22 HOMERE, « Iliade », Paris, Le Livre de Poche (les classiques de poche), septembre 2008, page 487.

23 Ibid., page 507.

24 MALEUVRE J-Y., « L'Énéide sous l'Énéide d'après une étude du neuvième livre » in « Revue belge de philologie et d'Histoire n°72-1 », Bruxelles, Revue belge de philologie et d'Histoire, 1994, page 35.

25 GRANT R., « Cynoscéphales » in GRANT R. G., « Batailles, les plus grands combats de l'Antiquité à nos jours », éditions France Loisirs, Paris, 2005, page 31.

26 GRANT R., « Pydna » in GRANT R. G., « Batailles, les plus grands combats de l'Antiquité à nos jours », éditions France Loisirs, Paris, 2005, page 31.

27 Anonyme, « Bataille de Philippes » in SANGER L., WALES J., « Wikipédia », site créé le 15 janvier 2001 (date de consultation : samedi 19 janvier 2013 ; lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Philippes).

28VIRGILE, « Énéide », Paris, Le Livre de poche (Les Classiques de Poche), septembre 2009, page 118.

29 Ibid., page 66.

30 Ibid., page 293.

31 Ibid., page 76.

32 Ibid., page 293.

33 Ibid., page 31.

34 CHRISTOL M., NONY D., « Rome et son empire », Paris, Hachette Supérieur (HU Histoire), août 2008, page 84.

35Ibid., page 137.

36 LANCEL S., « Carthage », Tunis, éditions Cérès, 1999, page 176.

37 Ibid.

38 VIRGILE, « Énéide », Paris, Libraire générale française (Le livre de poche), septembre 2009, page 254.

39 Ibid., page 255.

40 Ibid., page 76.

41 GRANT R., « Drépane » in GRANT R. G., « Batailles, les plus grands combats de l'Antiquité à nos jours », éditions France Loisirs, Paris, 2005, page 38.

42 GRANT R., « Lac Trasimène » in GRANT R. G., « Batailles, les plus grands combats de l'Antiquité à nos jours », éditions France Loisirs, Paris, 2005, page 39.

43 GRANT R., « Cannes » in GRANT R. G., « Batailles, les plus grands combats de l'Antiquité à nos jours », éditions France Loisirs, Paris, 2005 page 40.

44 CHRISTOL M., NONY D., « Rome et son empire », Paris, Hachette Supérieur (HU Histoire), août 2008, page 67.

45,Ibid., pages 571-572.

46 CASTAN A., « Le capitole de Carthage » in « Compte-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n°29-2 », Rome, École française de Rome, 1885, page 113.

47 DRIDI H., « Carthage et le monde punique », Paris, Les Belles-Lettres (Guide des civilisations), février 2006, page 59.

48 VIRGILE, « Énéide », Paris, Libraire générale française (Le livre de poche), septembre 2009, page 166.

49 Ibid., page 60.

50 TITE-LIVE, « Periochae », XIV ; DION CASSIUS, « Fragments », ILIII, I.

51 POLYBE, « Histoires », Livre III, paragraphe XXVII.

52 TITE-LIVE, « Histoire Romaine », Livre XXI, paragraphe IX.

53 LE BOHEC Y., « Histoire militaire des guerres puniques. 264-146 avant J.-C. », Monaco, éditions. du Rocher, 2003, page 292.

54 VALERE MAXIME, « Actions et paroles mémorables », Livre IX, Chapitre IV, « De la perfidie ».

55 VIRGILE, « Énéide », Paris, Libraire générale française (Le livre de poche), septembre 2009, page 64.

56 LE BOHEC Y., Op. Cit., page 262-264.

57 LANCEL S., Op. Cit., page 549.

58 NICOLET C., « Rome et la conquête du monde méditerranéen 264-27 av. J-C. », Paris, Presses Universitaires de France (Nouvelle Clio, l'Histoire et ses problèmes), 1978, pages 608-609.

59 NAPOLI J., « Rome et le recrutement de mercenaires » in « Revue historique des armées n°260 », Vincennes, Service Historique des Armées, article mis en ligne le 02 août 2010. (date de consultation : 17 janvier 2013 ; lien : http://rha.revues.org/index7055.html).

60 VIRGILE, « Énéide », Paris, Libraire générale française (Le livre de poche), septembre 2009, page 113.

61 Ibid., page 13.

62 Ibid., page 171.

63 Ibid., page 410.

64 GRIMAL P., « La civilisation Romaine », Paris, Flammarion,1998, page 74-75.

65 Ibid., page 18.

66 CHRISTOL M., NONY D., « Rome et son empire », Paris, Hachette Supérieur (HU Histoire), août 2008, page 132.

67 Une liste précise en est fournie dans BERTRAND-ECANVIL E., « Présages et propagande idéologique : à propos d'une liste concernant Octavien Auguste » in « Mélanges de l’École française de Rome n°106-2 », Rome, École française de Rome, 1994, pages 487-531.

68 CHRISTOL M., NONY D., « Rome et son empire », Paris, Hachette Supérieur (HU Histoire), août 2008, page 134.

69VIRGILE, « Énéide », Paris, Le Livre de poche (Les Classiques de Poche), septembre 2009, page 292.

70 Ibid., page 297.

71 Ibid., pages 301-302.

72 Ibid., pages 303-304.

73 Ibid., page 310.

74 Ibid., page 311.

75 Ibid., page 312.

76 Ibid., pages 325-326.

77 Ibid., page 384.

78 CHRISTOL M., NONY D., « Rome et son empire », Paris, Hachette Supérieur (HU Histoire), août 2008, page 131.

79 VIRGILE, « Énéide », Paris, Libraire générale française (Le livre de poche), septembre 2009, pages 361-362.

80 BARBARA S., « Zoologie et paradoxologie en marge du « Bellum Octavium » » in « Schedae n°10-19 », 2009, page 14.

81 VIRGILE, « Énéide », Paris, Le Livre de poche (Les Classiques de Poche), septembre 2009, page 507.

82 Ibid., page 268.

83 Ibid., page 269.

84 Ibid., page 270.

85 CHRISTOL M., NONY D., « Rome et son empire », Paris, Hachette Supérieur (HU Histoire), août 2008, page 133.

86 Ibid., page 132.

87 Ibid., page 140.

88 SCHEID J., « Religion, institution et société de la Rome Antique : religion et politique au début de l'Empire », page 788 in HAROCHE S., « Collège de France », site mis à jour le 16 janvier 2013 (date de consultation : idem ; lien : http://www.college-de-france.fr/media/john-scheid/UPL1827_SheidR01_02.pdf).

89 GRIMAL P., « Virgile artisan de l'Empire Romain » in « Compte-rendus des séances de l'Académie des inscriptions et Belles-Lettres n°126-4 », Paris, Académie des inscriptions et Belles-Lettres, 1982, page 749.

90 GAGE P., « Un thème de l'art impérial Romain : la Victoire d'Auguste » in « Mélanges d'archéologie et d'Histoire n°49 », Rome, École française de Rome, 1932, page 72.

 

 

Rédigé par Colin Marais

Publié dans #littérature, #histoire

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