La discrimination positive.

Publié le 5 Janvier 2013

La discrimination positive est un concept issu de « l’affirmative action » américaine, prônée par John Fitzgerald Kennedy en 1961. L’introduction de cette notion correspondait alors à la nécessité de combattre les inégalités raciales aux Etats-Unis, datant de la période esclavagiste et contribuant à un fort différentiel entre le chômage connu par les WASP et celui affronté par les Noirs. Continuée sous Lyndon Baines Johnson puis sous Richard Nixon, elle a été ensuite instituée dans un certain nombre de pays, tels la Grande-Bretagne qui dispose à l’heure actuelle d’un système de quotas (elle existe de fait, mais une loi l’interdit officiellement depuis 1976). La France l’a introduite par la loi du 10/7/1987 imposant un quota de 6% en faveur des personnes handicapées. Relancée de manière appuyée au cours de la campagne présidentielle de 2007 par Nicolas Sarkozy, elle fait actuellement l’objet de débats à la Chambre des Députés.

Si ce système semble à première vue fort louable, puisqu’il paraît contribuer à limiter les inégalités sociales ou raciales, il n’en recèle pas moins un certain nombre de faiblesses, de contradictions qui, loin d’en faire la panacée que beaucoup voudraient voir, en font une redoutable machine à fixer les inégalités une fois pour toutes. Loin de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » chère à la République Française en particulier et à la démocratie en général.

La Liberté, tout d’abord suppose une pleine et entière conscience des choix à effectuer (notamment dans le cadre des élections), subodorant de fait la maîtrise intellectuelle de ces enjeux, que l’école républicaine est censée inculquer. Or cette liberté de conscience qui reste le fondement même de toute démocratie, surtout lorsqu’elle est fondée sur le suffrage universel, ne trouve aucune application dans la discrimination positive, puisque celle-ci tend à reconnaître l’inégalité de capital social et culturel induite par l’iniquité de la carte scolaire, sans chercher le moins du monde à la corriger, considérant seulement les données financières du problème en permettant après-coup la limitation des injustices. Or leur véritable correction consisterait en une approche globale jugulant les déséquilibres économique, culturel et social. L’absence de dimension intellectuelle, immatérielle dans la discrimination positive, de diffusion des connaissances comme base d’une liberté partagée est donc manifeste. On est bien loin du « Se vouloir libre, c’est vouloir les autres libres »1 qu’écrivit Simone de Beauvoir pour étayer sa doctrine.

L’Égalité, de même, reste le parent pauvre de la discrimination positive qui est pourtant destinée à la restaurer. C’est là tout le paradoxe de ce système, mis en place sur le constat véridique, de l’inégalité entre les territoires et entre les catégories sociales qui sont une injure à la philosophie républicaine. Loin de juguler les causes profondes de l’inégalité pointée du doigt, la discrimination positive se contente de les officialiser en apportant une mesurette, une solution de surface à tout le moins inefficace. La France reste l’un de ces pays où les diplômes constituent le passeport de la réussite sociale, beaucoup plus que les États-Unis par exemple. Peut-on prétendre le contraire lorsque l’on constate à quel point le chômage est implanté chez les jeunes qui sont dénués du baccalauréat2 ? Or l’acquisition de ces diplômes, surtout pour ceux délivrés dans le domaine universitaire, suppose de pouvoir bénéficier d’un enseignement de qualité, de professeurs qui ne soient pas débordés, et de tous les relais nécessaires (bibliothèque, etc.) permettant leur acquisition. L’abandon en 2007 de la carte scolaire, jetée aux orties par un certain Nicolas Sarkozy, va largement à l’encontre de ce principe : il réserve à certaines élites les établissements les plus prestigieux et les mieux fournis, laissant aux classes moyennes et inférieures des classes surchargées et un matériel sinon obsolescent, du moins déficient. Outre les ressorts purement matériels de l’égalité des chances, ce sont aussi les fondements sociétaux, immatériels qui en pâtissent. Car la ghettoïsation des écoles les plus cotées fonde une société à deux vitesses, où le corps social se fige (le brassage social ne se fait plus, et le bouillonnement d’idée qui l’accompagne disparaît de fait) et où l’absence de perspective d’avenir mène à une frustration qui peut notamment conduire à la délinquance.

C’est aussi dans la manière d’aborder la discrimination positive que l’Égalité est bafouée. Plutôt que d’être votée dans le respect de ses bénéficiaires, dans l’idée d’un rapport équitable et respectueux (les citoyens, quels qu’ils soient, ne sont-ils pas censés demeurer libres et égaux en droits ?3), elle semble davantage instaurée dans le but d’en faire une œuvre charitable, d’une faveur octroyée à ces derniers par pure bonté d’âme. Cette réminiscence du paternalisme bourgeois cher au XIXème siècle, mâtinée sans doute de bienfaisance chrétienne, soulage peut-être la conscience de ses instigateurs ; mais elle rétablit un rapport de dominant à dominé qui est tout sauf égalitaire. Or c’est aussi sur le respect de la dignité humaine, l’abolition de la condescendance et du mépris social que la République prétend se fonder. Cette manière d’amener les politiques sociales pèse sans doute beaucoup dans leur échec, car les « allocataires » ne sont pas dupes de l’habit d’obligés qu’on voudrait leur faire revêtir. Elle est en tout cas révélatrice, au vu du consensus auquel elle semble conduire, d’une vision monolithique des affaires sociales au sein de la classe politique, auquel le faible renouvellement social n’est sûrement pas étranger.

L’Égalité professionnelle, la seule véritablement visée par la discrimination positive, est-elle seulement atteinte ? Rien n’est moins sûr. Aux États-Unis où, on l’a vu, elle fut inaugurée, les iniquités persistent voire s’amplifient. En février 2007, dans une période où la crise économique mondiale ne faisait encore que bruisser, le chômage y était de 4% pour les Blancs. Les Noirs, principaux prestataires de « L’affirmative action », culminaient à 7,9% (les Hispaniques plafonnant à 5,2% et les Asiatiques à 2,7%)4. Un rapport de 1 à 2 entre les Blancs et les Noirs qui n’est pas sans rappeler celui que l’on pouvait trouver avant l’instauration des droits civiques… En Angleterre ce n’est pas mieux ; le pays qui dans la lignée de son cousin outre-Atlantique a mis en place un système de quotas (une loi de 1976 a aboli cependant la discrimination positive « telle quelle ») a vu les insuffisances de ce rafistolage lui revenir comme un boomerang lorsqu’au cours de l’été 2011 les émeutes de Tottenham révélèrent le manque de perspective et la misère où en étaient réduits les habitants de ce quartier pluriethnique.

Quid de la Fraternité ? Elle non plus n’apparaît guère dans la discrimination positive. Ceci tient tant à l’oxymore conceptuel de cette notion qu’à ses graves insuffisances. Pratiquement, les bénéficiaires ont deux adversaires : ceux qui d’abord ne sont pas comptabilisés dans les catégories allocataires de la discrimination positive et ceux qui, faisant partie de cette catégorie, n’attraperont pas le bon wagon. À trop se concentrer, dans un phénomène qui rappelle la « fascination » à laquelle peuvent être confrontés les aviateurs5, sur quelques groupes sociaux bien précis (les jeunes des banlieues par exemple), certains autres passent purement et simplement à la trappe ; c’est ainsi le cas par exemple de la classe ouvrière, pauvre mais non miséreuse, dont on s’est souvenu qu’elle existait lors des dernières élections présidentielles. Elle aussi est confrontée au grave problème des délocalisations et des restructurations qui constituent un fléau redoutable (l’exemple d’Aulnay-sous-Bois où le groupe PSA, largement créditeur au vu de ses activités financières, a décidé récemment de supprimer 8000 postes, est à ce titre éloquent) ; or cette dernière peut avoir le sentiment d’être abandonnée. De même, les camarades d’un prestataire de la discrimination positive qui n’en bénéficieraient pas peuvent être portés à le jalouser car les chiffres le prouvent, l’effet correctif de cette politique est douteux et les désillusions générées par ce « produit miracle » fort grandes. Un exemple ? Au quartier du Ramponneau, qui surplombe Fécamp, une cité actuellement en pleine restructuration (les barres d’immeubles datant des années 1970 cèdent peu à peu la place à des pavillons et des espaces verts) dans le cadre d’une politique urbaine destinée à rompre l’isolement du quartier et favoriser son intégration au reste de la ville, une bande de 25-30 personnes circulait nuitamment afin de contrarier les travaux en s’attaquant notamment aux installations de gaz. Ils ont approximativement 30 ans : ne cherchent-ils pas de cette manière à bloquer les chances de leurs puînés par une interprétation qui fait de la réhabilitation du quartier une faveur, une forme de discrimination positive à laquelle ils n’auraient pas eu droit dans leur jeunesse ? Quoi qu’il en soit, c’est surtout dans les urnes que le danger d’une telle approche est évident : le score dramatiquement haut de Marine Le Pen6 lors des dernières élections présidentielles participe en partie du sentiment qu’ont certaines catégories de la population d’être des laissés-pour-compte, des parias. Or la République peut-elle se satisfaire que les accents Vichyssois du programme frontiste rencontrent autant d’écho ?

La solution à ce problème est pourtant à portée de main. Elle réside dans l’abandon, ou du moins dans la non-pérennisation de la discrimination positive, dont le caractère transitoire, le côté expédient, rafistolage, ont été gommés pour en faire la panacée des difficultés sociales. Elle réside dans une Égalité pleinement partagée et réinstaurée dans l’intérêt et le respect de tous. C’est à l’école de la République que revient ce rôle primordial : elle est la seule à laquelle peuvent avoir accès à tous les citoyens (car chaque ville dispose encore de son école primaire, a fortiori d’un collège et d’un lycée lorsqu’il s’agit d’une grande ville), sans distinction religieuse (ce que n’offrent pas nécessairement les écoles privées), raciale ou sociale (car les écoles privées sont on le sait souvent payantes). Rétablie dans son caractère juste (c’est-à-dire par une remise au goût du jour de la carte scolaire), elle seule permettrait de reconstruire le brassage social tel qu’il existait, en partie, avant l’abolition de cette politique : les effets, tels que les enquêtes dont parle Thomas Piketty dans son « Économie des inégalités » en sont toujours bénéfiques (hausse généralisée des notes pour les élèves issus des classes inférieures, sans perte de points pour ceux provenant de la bourgeoisie7) et sont la conséquence d’une vision rigoureusement équitable de la société. L’école publique seule permet en outre d’intégrer à grande échelle les fondements intellectuels indispensables à la maîtrise des enjeux électoraux qu’offrent une démocratie : nul doute qu’avec un enseignement respectueux, fourni et permettant vraiment d’assurer une ascension sociale, la France connaîtrait une cure de jouvence concernant les scrutins qui parsèment sa vie politique. Enfin, n’oublions pas que ce qui fait une politique sociale, c’est aussi son caractère synallagmatique : une approche condescendante pèse lourdement dans les relations que ses promoteurs peuvent entretenir avec les bénéficiaires. En évitant de faire des obligés des allocataires des politiques sociales, en permettant le développement des dons de chacun dans une approche équitable et respectueuse, purement républicaine (l’instauration d’un système de bourse scolaire répond à ce souci d’égalité respectueuse), on restaurera véritablement la soif de dignité, la reconnaissance et la justice qui seules valent dans une vraie démocratie. Le renouvellement social de la Chambre des Députés, par une plus grande ouverture (la suppression du cumul des mandats serait à ce titre une bénédiction) pourrait contribuer à modifier la vision des choses de l’Assemblée.

___Notes___

1 Cette citation est inscrite à l’entrée du Mémorial de Caen. Clin d’œil à une ami qui se reconnaîtra…

2 Voir les chiffres de l’INSEE (que Claude Guéant n’a pas forcément pris la peine d’éplucher) sur le lien suivant : http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATnon03314

3 Article I de la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

4 Chiffres tirés de l’article « Discrimination positive aux États-Unis » in SANGER Larry, WALES Jimmy, «Wikipédia.org», site créé le 15 janvier 2001 (date de consultation : le 18 septembre 2012; lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Discrimination_positive_aux_%C3%89tats-Unis).

5 La fascination consiste en l’attitude exagérée portée à un instrument de vol au détriment des autres et qui peut conduire à un crash.

6 17,9%, en troisième position derrière François Hollande et Nicolas Sarkozy et loin devant Jean-Luc Mélenchon.

7 PIKETTY T., « L’économie des inégalités », Paris, éditions La Découverte, 1997, 122 pages.

Rédigé par Colin Marais

Publié dans #sociologie, #actualité

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