La bataille de Lissa (1866)

Publié le 5 Janvier 2013

En juillet 1866, la guerre Austro-Prussienne est commencée depuis 1 mois. Voulue par Otto von Bismarck (1815-1898), le chancelier Prussien qui y voit un moyen de cimenter l’unité Allemande par le biais d’un succès militaire, elle doit également permettre au royaume de Guillaume Ier de récupérer certains des territoires germanophones dont dispose Joseph Ier, à la tête d’un empire dont les minorités commencent sérieusement à s’agiter. Si le conflit met principalement aux prises Autrichiens et Prussiens, les Italiens font aussi partie des belligérants. Le nouveau royaume de Victor-Emmanuel (1820-1878) souhaite en effet récupérer des territoires encore dans les mains Prussiennes, principalement la Vénétie qui achèverait la réunification entreprise sous l’égide de Giuseppe Garibaldi (1807-1882). Mais, si le sort des armes est largement favorable aux Prussiens, qui défont les armées de Vienne à la bataille de Sadowa (3 juillet 1866), les troupes Italiennes sont en revanche à la peine : une défaite à Custoza (24 juin 1866) leur coûte 8147 tués, blessés et prisonniers, loin du prestige acquis par les soldats d’Helmuth von Moltke (1800-1891). Aussi est-il nécessaire, pour redorer le blason d’une Nation en plein « Risorgimento », soucieuse d’affirmer sa puissance et qui veut de surcroît aborder les négociations de paix en situation de force, de remporter une victoire sinon éclatante, du moins suffisante sur le plan diplomatique. Et cette victoire, c’est à Lissa, sur mer, que l’Italie compte l’obtenir.

Il s’agit pour la jeune Regia Marina1 d’appuyer un débarquement sur cette île tenue par une garnison Autrichienne et dont les remparts, datant de la période Napoléonienne, ne sont pas censés représenter une gêne considérable pour les « Bersagliere ». C’est, de plus, la possibilité pour une flotte Italienne sûre de son matériel moderne, de provoquer la bataille décisive qui permettra l’anéantissement de la flotte Autrichienne. Car, du moins sur le papier, le sort d’une éventuelle bataille ne fait aucun doute : 12 cuirassés chez les Italiens, dont le « Re d’Italia » (sur lequel l’amiral Carlo di Persano (1806-1883) a décidé de hisser sa marque), comptant 208 bouches à feu, canons rayés bénéficiant d’une plus grande portée ; 7 frégates en bois, 4 corvettes, et surtout un navire sans équivalent en Méditerranée, « L’Affondatore » (que l’on traduit par « envoyeur par le fond » du fait de son éperon), navire-bélier puissamment armé. En face, 7 cuirassés à structure en bois, dont 2 d’entre eux n’ont pas de canons rayés (bloqués en Allemagne en raison des hostilités), renforcés par 5 frégates et totalisant 532 canons.

Inversement proportionnelle à leur matériel sont les amiraux et les équipages dont ils disposent. Wilhelm von Tegetthof (1827-1871) est jeune ; son origine sociale (il est issu de la noblesse westphalienne) n’est pas pour rien dans son avancement rapide (il commande l’escadre du Levant en 1862), malgré la défaite qu’il subit à Heligoland le 9 mai 1864 face aux Danois, mais elle s’ajoute à ses qualités tactiques et ses conceptions offensives. Ses équipages, mélanges de Croates, d’Illyriens et… d’Italiens ! (800 sur 7838)2, régulièrement entraînés par leur chef, forment une troupe homogène et très compétente, de surcroît galvanisée par les rodomontades de leurs adversaires. Les marins Italiens sont certes bien formés ; mais ils sont issus de 3 écoles navales (Toscane, Napolitaine et Sarde) dont les tactiques différentes engendrent des problèmes que leur manque d’entraînement à manœuvrer ensemble n’a en rien arrangé, tandis que leur matériel moderne n’est pas forcément maîtrisée ; mais, surtout, c’est leur amiral qui fait défaut : certes brave (il s’est distingué lors de la guerre de Crimée en 1855), Carlo di Persano est en revanche pusillanime et sa frilosité va lourdement peser dans le résultat de la bataille. Ainsi, après un premier échec à la fin juin, où sa flotte reste prudemment sous l’ombrelle protectrice de l’artillerie côtière sans réagir aux provocations de l’escadre Autrichienne, c’est à contrecœur que l’amiral lève l’ancre de nouveau le 16 juillet pour fournir l’appui-feu au débarquement prévu sur Lissa.

Le 18 et le 19 juillet se passent en tentatives avortées de débarquement qui, outre qu’elles coûtent 130 hommes aux forces Italiennes, voient la mise hors de combat du cuirassé « Formidable » par les pièces autrichiennes et l’utilisation d’une grande quantité de munitions. Prévenu, peu avant que le télégraphe soit coupé par les transalpins, Tegetthof fait force de chaudières, après avoir raclé les fonds de tiroirs pour constituer sa flotte et ses approvisionnements pour arriver dans les atterrages de Lissa afin selon sa promesse de porter secours au commandant de l’île, le commandant de Margina. Le 20 juillet à 8 heures, c’est chose faite : la vigie de « L’Exploratore » aperçoit une escadre suspecte dans l’Ouest-Nord-Ouest. Elle est déjà en ordre de bataille : face à la supériorité en matériel de son adversaire, notamment en artillerie, Tegetthof l’a organisée en 3 triangles3, dont le premier comporte les cuirassés, la pointe de diamant de son dispositif. Celui qui a fait renforcer les étraves de ses navires pour l’occasion prévoit d’aller au plus près de l’ennemi pour le canonner et lui faire perdre sa supériorité en bouches à feu modernes, privilégiant le bombardement des ponts des navires adverses (une tactique proche de celle dont usèrent en leur temps les corsaires français) ou bien leur « éperonnage ». Persano, quant à lui, fait couvrir ses transports avant d’aligner ses précieux cuirassés en ligne de file, une tactique encore classique dans la guerre sur mer. Il en profite également pour se transférer sur « L’Affondarore », délaissant le « Re d’Italia » qui connaîtra un sort funeste…

Lissa présente certaines similitudes avec Trafalgar : un adversaire en ligne de file imparfaite (les navires franco-espagnols de Villeneuve et Gravina étaient tombés sous le vent, ce qui avait disloqué leur dispositif ; le changement de navire de Persano a augmenté l’écart entre ses divisions), un adversaire décidé qui, sans barrer le T4 de la flotte Italienne comme le fit Nelson à Trafalgar (21 octobre 1805), s’ingénie néanmoins à la briser en plusieurs morceaux ; sans compter enfin une mêlée confuse qui tourne bientôt à l’avantage de Vienne. Car, malgré une première salve tirée à 10h43 et favorable à l’escadre de Persano (elle permet de tuer le commandant du « Drache »)5, fort peu inquiétée par la faible réponse adverse, le sort de la bataille bascule rapidement. Le « Re d’Italia » est ainsi promptement envoyé par le fond : entouré par 4 navires adverses, endommagé, il commet l’imprudence de mettre bas les feux en plein échange de tirs, ce qui permet au « Ferdinand Max », l’un des cuirassés Autrichiens, de l’éperonner et de le couler. La Regia Marina est en meilleure posture pour ce qui est de sa troisième division, qui s’oppose à la division du commodore Petz : similaire à l’épisode précédemment cité, l’engagement de ces 2 escadres voit le cuirassé « Kaiser » gravement endommagé par « L’Affondatore » (il y perd sa proue, une de ses cheminée, son beaupré et la majeure partie de sa mâture)6, qui tente vainement de l’éperonner, mais parvient à lui envoyer une bordée dévastatrice ; Petz tente de faire de même face au « Re di Portogallo ». Bien que quasiment désemparé, Peitz, qui commande cette escadre, réussit à se placer entre la côte et la flotte Italienne qui le canonne de loin. Il est bientôt rejoint par le reste de la flotte Autrichienne, qui s’interpose ainsi entre son adversaire du jour et l’île de Lissa qu’elle était chargée de défendre. La bataille est finie, malgré les derniers épisodes qui rythment la journée (abordage entre 2 navires Italiens, les « San Martino » et « Maria Pia » ; mais surtout explosion du « Palestro » de même nationalité, dont l’incendie consécutif à l’affrontement a fini par atteindre les soutes à munitions) ; Persano, qui essaie de provoquer l’escadre adverse et engage ses commandants à plus de combativité, erre autour de Lissa sans résultat aucun avant de rentrer à Ancône le lendemain. La flotte Autrichienne rejoint Pola le même jour. La victoire voulue par le roi d’Italie et son gouvernement n’a pas eu lieu… Elle se solde par un désaveu pour les gradés Italiens : après avoir un temps fait croire à une victoire7, Persano est démasqué, dégradé et chassé de la marine, malgré le fait qu’il soit acquitté par le tribunal militaire chargé de le juger. Son homologue Albini est sanctionné et n’occupera plus de commandement suite à cette défaite. Tegetthof quant à lui est alors regardé comme l’un des héros nationaux de l’empire Autrichien.



Assez méconnue aujourd’hui, la bataille de Lissa n’en agite pas moins les stratèges de la fin du XIXème siècle. Car un amiral en situation d’infériorité (et désormais révéré à Vienne) a réussi à mettre en pièce une flotte moderne en usant notamment de l’éperon. Ce constat pousse les marines étrangères, Royale et la Royal Navy en tête, à s’équiper en conséquence. L’avant des cuirassés est renforcé en vue d’un combat à l’éperon : aucun résultat tangible ne sera obtenu suite à cette modification. Pire encore, la seule perte provoquée de cette manière sera celle du HMS « Victoria » frappé par son sister ship le « Camperdown » en 1893, en Méditerranée. Mais c’est surtout en France que Lissa interpelle le plus les stratèges français. Le navire-bélier est l’une des trois composantes, avec le torpilleur et le submersible, du groupe de pensée intitulé « Jeune École », rassemblé autour de l’amiral Théophile Aube (1826-1890), éphémère Ministre de la Marine en 1885 et auteur d’un opuscule appelé à faire date, « La guerre nouvelle et les ports militaires ». Appuyée par les radicaux (Clemenceau notamment), qui voient dans les cuirassés d’alors des monstres coûteux qu’il est susceptible de couler avec un vulgaire torpilleur pourvu de l’arme mise au point par Robert Whitehead (1823-1905), ainsi que par l’écrivain et futur député Émile Driant (1855-1916), la « Jeune École » oriente l’équipement de la marine française vers la construction d’unités légères et pour ainsi dire expérimentales qui vont occasionner un retard certain pour la France au cours de la Grande Guerre. Les torpilleurs se révèleront incapables de quitter leurs bases ; le navire-bélier sera dans l’impossibilité d’approcher un ennemi pour user de son arme principale au vu des progrès de l’artillerie navale, laquelle empêche désormais d’envisager un combat à courte distance ; seul le submersible, pour lequel la France s’était montrée visionnaire, connaîtra un développement probant à la suite du « Gymnote » lancé en 1885 sous l’impulsion de l’amiral Aube. Ce qui n’empêchera pas la Marine Nationale de bloquer, aux côtés de la Regia Marina, la flotte Autrichienne rassemblée à Pola et qui perdra finalement ses deux principales unités coulées par les transalpins pour leur revanche. Cependant, les résultats obtenus par le pays du premier ministre Italien Orlando, seront insignifiants sur le plan territorial et ne compteront pas pour rien dans l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922.

Colin MARAIS

Bibliographie :

Anonyme, article « Bataille de Custoza », « Bataille de Lissa », « Carlo di Persano », « Guerre austro-prussienne », « Jeune École », « Wilhelm von Tegetthof » in SANGER L., WALES J., « Wikipédia », site créé le 15 janvier 2001 (date de consultation : le 10 novembre 2012 ; lien : www.wikipédia.org).

CAU Paolo, « Sadowa, 3 juillet 1866 » in CAU Paolo, «Les plus grandes batailles de l’Histoire de l’Antiquité à nos jours», éditions France Loisirs, Paris, juillet 2007, page 98.

GRANT R., « Sadowa » in GRANT R. G., «Batailles, les plus grands combats de l’Antiquité à nos jours», éditions France Loisirs, Paris, 2005, page 258.

PELLETIER DOISY J., « La bataille de Lissa, 20 juillet 1866 » in STAHL F., « Navires & Histoire n°26 », Boulogne-sur-Mer, éditions LELA presses, octobre 2004, pages 31-44.

PUYO M., « Actualité de l’amiral Aube et de la « Jeune École » » in STAHL F., « Navires et Histoire n°27 », Boulogne-sur-Mer, éditions LELA presses, décembre 2004, pages 7-9.

Sources iconographiques :

Anonyme, « Bataille de Lissa » in SANGER L., WALES J., « Wikipédia », site créé le 15 janvier 2001 (date de consultation : le 10 novembre 2012 ; lien : www.wikipédia.org).

1 Elle porte ce nom depuis 1861 et la formation du royaume d’Italie.

2 PELLETIER DOISY J., « La bataille de Lissa, 20 juillet 1866 » in STAHL F., « Navires & Histoire n°26 », Boulogne-sur-Mer, éditions LELA presses, octobre 2004, page 32.

3 PELLETIER DOISY J., Op. Cit., page 32.

4 « Barrer le T » est une manœuvre navale qui consiste à prendre de côté une flotte adverse en ligne de file afin de briser son dispositif et l’acculer à la défaite. Pouvant se réaliser en une ou plusieurs colonnes, elle est en revanche très délicate à mettre en œuvre jusqu’au bout et réclame des marins de haute qualité. L’amiral John Jellicoe (1859-1935) l’emploiera à deux reprises lors de la bataille du Jütland le 31 mai 1916, mais il n’exploitera pas son succès.

5 PELLETIER DOISY J., Op. cit., page 37.

6 VERAGHEN D., « La bataille navale de Lissa, 20 juillet 1866 » in VERAGHEN D., « Les batailles célèbres de l’Histoire », site mis à jour le 29 juillet 2012 (date de consultation : le 10 novembre 2012 ; lien : bataillescelebres.web44.net)

7 Anonyme, « Bataille de Lissa » in SANGER L., WALES J., « Wikipédia », site créé le 15 janvier 2001 (date de consultation : le 10 novembre 2012 ; lien : www.wikipédia.org).

Rédigé par Colin Marais

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